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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Antialcoolisme

Depuis plus de deux siècles, les milieux médicaux, politiques et sociaux à travers le monde débattent des enjeux de la lutte contre l’alcoolisme. Affiche produite par l’Union des Françaises contre l’alcool (dessin de David Burnand), 1917

Depuis plus de deux siècles, les milieux médicaux, politiques et sociaux à travers le monde débattent des enjeux de la lutte contre l’alcoolisme. 



   Dans les années 1810, les premières sociétés de tempérance voient le jour aux États-Unis. Leur but est de détourner les Américain-e-s des boissons alcooliques, en leur faisant signer des serments d’abstinence. Quelques années plus tard, l’idée traverse l’Atlantique pour accoster en Angleterre – la langue et les croyances communes facilitent son assimilation ; en même temps, les voyages d’explorateurs, le déploiement du télégraphe et le développement de la presse contribuent à la diffusion des actualités à travers le monde. D’autres nations s’intéressent au problème que représente la consommation excessive de boissons alcooliques, y compris la France : en juin 1835, le conseiller à la Cour royale d’Amiens, Henri Dutrône, annonce la création de la société de sobriété. Or, mis à part les mouvements américains et britanniques, qui affichent rapidement des centaines de milliers de sympathisants, d’autres initiatives sont d’ordre sporadique et éphémère. Cela n’empêche pas l’organisation de la Convention de tempérance universelle, en 1846, avec seulement trois pays : les États-Unis, la Grande Bretagne et le Canada.

 

   La description scientifique de l’alcoolisme par Magnus Huss, en 1849, la multiplication des sociétés de tempérance dans plusieurs pays et la formation de premières associations aux aspirations transnationales (l’Ordre International des Bons Templiers et la Woman’s Christian Temperance Union) marquent la deuxième étape du développement de l’antialcoolisme. La Société Française de Tempérance (SFT) s’inscrit dans cette logique de croissance du mouvement. Formée en 1872 essentiellement par des médecins et des hommes d’élites, suite aux accusations portées contre l’alcoolisme dans la défaite de la France dans la guerre franco-prussienne et dans les débauches de la Commune, la SFT devient l’association nationale de référence. Ses membres sont sollicités par les associations transnationales pour établir des contacts et des collaborations à long terme, mais les fusions n’ont pas lieu.

 

   À partir des années 1880 et jusqu’à la Première Guerre mondiale, le mouvement transnational de tempérance est à son apothéose. Des congrès antialcooliques mondiaux se déroulent régulièrement sous les auspices du Conseil International de Tempérance, pérennisé en 1907. Bien que les enjeux d’une stratégie universelle de lutte contre l’alcoolisme soient régulièrement discutés, les pays membres du Conseil sont davantage préoccupés par les régulations au niveau national. De plus, certains mouvements se développent et se complexifient au point que divers groupements qui les composent ne trouvent plus l’accord, comme aux États-Unis, en Angleterre ou en Suisse.

 

   En France, parmi les associations qui se multiplient dans les années 1890, se trouve l’Union Française Antialcoolique, créée par le docteur Paul-Maurice Legrain. L’Union devient le centre du mouvement français. Or le caractère inflexible et impénitent de son fondateur empêche celui-ci de réaliser sa plus grande ambition : réunir toutes les associations sous ses bannières. Cette occasion ratée provoque un vrai « schisme » dans le mouvement et les associations ne cessent plus de se disputer à propos des enjeux de leur lutte : faut-il militer pour l’abstinence de toutes les boissons alcooliques ? Prôner la modération ? Comment atteindre le gouvernement ? Eduquer le grand public ? 

 

   Après la Première Guerre mondiale, l’antialcoolisme continue, mais certains chercheurs pointent son affaiblissement, voire son déclin. En réalité, on observe davantage le nouveau repli des militants sur leurs pays suite à l’entrée en scène des pouvoirs publics. Une vague de prohibition oblige les mouvements – jusqu’alors essentiellement privés – à se réinventer : elle anéantit les uns et force les autres à chercher de nouveaux objets de combat. 

 

   Ainsi, dans la seconde moitié du XXe siècle, la lutte contre l’alcoolisme bascule-t-elle vers la lutte contre les addictions et embrasse-t-elle d’autres problèmes publics tels que la sécurité routière ou la consommation chez les jeunes. Le Conseil International de Tempérance se modernise et inclut la lutte contre les addictions dans ses objectifs. Quant à l’antialcoolisme transnational, c’est l’Organisation Mondiale de la Santé qui gère ce volet : elle réitère régulièrement ses recommandations concernant la « stratégie mondiale visant à réduire l’usage nocif de l’alcool ». Les dernières recommandations ont été publiées en 2010. 

 

   Le mouvement antialcoolique français suit son propre chemin : après une brève intervention des pouvoirs publics pendant la Grande Guerre, peu de transformations majeures surviennent pour les associations privées. L’État n’y intervient réellement qu’à partir des années 1950, avec « l’antialcoolisme d’État » du gouvernement Pierre Mendès-France et la création du premier organisme public spécialisé (le Haut Comité d’Études et d’Information sur l’Alcoolisme). Aujourd’hui, le mouvement antialcoolique français s’est quasiment estompé face au développement de la lutte contre les addictions.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Associations de patients- Loi Veil 1976- Campagnes anti drogues

Victoria Afanasyeva - ISOR / Centre d’Histoire du XIXe siècle Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Références :

Didier Nourrisson, Alcoolisme et antialcoolisme en France sous la Troisième République : l’exemple de la Seine Inférieure, La Documentation française, 1988.

Mark Lawrence Schrad, The Political Power of Bad Ideas: Networks, Institutions, and the Global Prohibition Wave, Oxford University Press, 2010.

Pour citer cet article : Victoria Afanasyeva, "Antialcoolisme" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2021.

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