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Asperger

Le baptême de ce syndrome en 1981 est chargé de très forts enjeux politiques et historiques.Hans Asperger (1906-1980)Le baptême de ce syndrome en 1981 est chargé de très forts enjeux politiques et historiques. 

 

   L’exemple de l’autisme, sous sa forme dite « Asperger », illustre parfaitement de quelle manière la renomination des pathologies peut influencer la diffusion sociale d’un diagnostic. Considéré d’abord comme un symptôme de la schizophrénie au début du XXe siècle, l’autisme a par la suite été identifié comme une pathologie infantile spécifique rare mais suffisamment grave. Elle est fondée sur le repli social et les difficultés cognitives (Léo Kanner, 1943). Le syndrome d’Asperger, lorsqu’il est nommé ainsi au début des années 1980 par la psychiatre anglaise Lorna Wing, à partir du nom d’Hans Asperger (1906-1980), professeur de pédagogie curative à l’hôpital universitaire pédiatrique de Vienne, agrège à cet ensemble autistique des enfants qui n’ont rien à voir avec cette représentation très déficitaire. Car s’ils présentent des difficultés de communication réelles, les « Asperger » peuvent s’exprimer plus clairement que les autistes diagnostiqués selon les conceptions de Kanner et disposent même souvent de capacités intellectuelles hors normes.

 

   L’adoption dans les classifications internationales du syndrome d’Asperger dans les années 1990 a donc contribué à l’extension du domaine de l’autisme dans nos sociétés. Elle a élargi le « spectre » de cette maladie et a favorisé une identification plus positive de la part des sujets et de leurs familles. Selon l’effet de boucle décrit par Ian Hacking, l’autisme a développé son assise sociale. Aux États-Unis la prévalence de l’autisme est passée d’un enfant pour plusieurs milliers, à un pour moins de 100. La redéfinition et la renomination de la pathologie ont donc pesé sur l’émergence d’une nouvelle réalité sociale concernant les enfants dont les capacités relationnelles sont atypiques.

 

   Hans Asperger n’est pas pour grand chose dans ce processus puisqu’il est mort avant que son nom ne soit choisi pour qualifier ce syndrome. Le premier acte politique concernant l’autisme se situe donc au début des années 1980, quand une psychiatre britannique, Lorna Wing, choisit dans un article devenu célèbre d’aller chercher cette référence ancienne pour qualifier d’autistes des enfants qui n’étaient pas qualifiés ainsi auparavant. La définition que Wing donne de l’autisme Asperger est un pronostic de sa grande diffusion sociale : « All the features that characterize Asperger's syndrome can be found in varying degrees in the normal population. » D’abord pensé comme un état rare et grave, l’autisme changeait d’échelle et de nature en devenant un état fréquent et de gravité variable. D’abord proche de la psychose incurable, l’autisme pouvait désormais être représenté sous la forme d’une intelligence atypique.

 

   Or, et c’est le deuxième aspect politique des choses, cette nouvelle étiquette diagnostique n’a pu devenir populaire après 2000 que parce que le passé d’Asperger a été passé sous silence. Hans Asperger a, en tant que membre de l’appareil administratif et médical austro-nazi et comme de nombreux neuropsychiatres allemands et autrichiens, participé de manière consciente à la sélection d’enfants jugés inaptes à une saine intégration dans la communauté. Les enfants autistes furent considérés par Asperger comme déficients en matière de sentiment social et furent à ce titre évalués par le programme eugéniste de sélection et d’amélioration des enfants déficients et asociaux. Le diagnostic porté par Hans Asperger fut donc un reflet des valeurs de la société du IIIe Reich, mais aussi de celles de la neuropsychiatrie occidentale du premier XXe siècle. Une partie de ces enfants jugés non amendables furent envoyés dans des institutions qui organisèrent leur élimination. 5 à 10 000 enfants furent ainsi tués dans ce type d’institutions dont 789 au Spiegelgrund de Vienne

 

   Qui était cet homme nommé très jeune à la tête d’un service pédopsychiatrique ? Asperger était catholique et n’a jamais adhéré au parti nazi, mais il a rejoint le front patriotique de Dollfuss en 1934 : il était donc ouvertement un soutien du nouveau pouvoir autoritaire. Il fut aussi membre d’organisations antisémites. Mais il est aussi un homme qui a participé avant cela à une forme d’eugénisme positif, très présent dans le monde catholique au sein d’une société de plus en plus attentive à l’éducation des jeunes. La pédagogie curative qu’il défendait empruntait beaucoup à deux dimensions en essor au sein de la médecine européenne de l’entre-deux guerres : la dimension biologique et la dimension spirituelle, qui ont contribué à renouveler l’éducation thérapeutique du XIXe siècle. Asperger n’était donc pas seul à penser de la sorte. Et en donnant son nom en 1980 à une nouvelle forme de pathologie infantile, les psychiatres européens investis dans la révision du spectre de l’autisme ont accompli un geste lourd de sens.

 

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Hervé Guillemain - Le Mans Université - TEMOS 9016

Références

Edith Sheffer, Les enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme, Flammarion – au fil de l’histoire, trad. T. Chazal, 2019.

Lorna Wing (1981), “Asperger's Syndrome : a Clinical Account”, Psychological Medicine, 11, pp 115-129.

Pour citer cet article : Hervé Guillemain, "Asperger" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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