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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Auto-expérimentation

L’auto-expérimentation de médicaments psychotropes par des membres du corps médical est une pratique qui est passée du champ de l’expertise au tabou.Détail d'une enluminure du Canon medicinae d'Avicenne (Besançon - BM - ms. 0457 - f. 051)

L’auto-expérimentation de médicaments psychotropes par des membres du corps médical est une pratique qui est passée du champ de l’expertise au tabou.

 

   Dès les origines de la médecine occidentale, l’auto-expérimentation de médicaments par les médecins se justifiait pour des raisons de déontologie : Gallien ne donnait aucun médicament à ses patients avant d’en avoir fait l’essai sur lui-même pour s’assurer de son innocuité. L’idée de provoquer une folie temporaire pour mieux connaître les maladies mentales était quant à elle évoquée dès le XVIIIe siècle. En 1752, Maupertuis encourageait ce type d’expériences de modification des états mentaux grâce à l’opium, ce qu’il appelait faire des « expériences métaphysiques », se demandant : «Ne pourrait-on point trouver l’art de procurer des songes ? […] on trouverait peut-être par là le moyen, s’il en est quelqu’un, de guérir les fous.»

 

   Avec les progrès de la chimie et le développement de l’industrie pharmaceutique au XIXe siècle, la pratique de l’auto-expérimentation des médecins devient commune et s’institutionnalise. En 1845, l’aliéniste français Moreau de Tours est l’un des premiers à formuler l’idée selon laquelle les savoirs théoriques sur les psychotropes ne seraient pas suffisants pour détenir une expertise de ces produits, expliquant que « l’observation, en pareil cas, lorsqu’elle s’exerce sur d’autres que nous-mêmes, n’atteint que des apparences qui n’apprennent absolument rien [...] L’expérience personnelle est ici le critérium de la vérité. Je conteste à quiconque le droit de parler des effets du haschisch s’il ne parle en son nom propre, et s’il n’a été à même de les apprécier par un usage suffisamment répété. » Le haschisch était utilisé par Moreau de Tours ou Hippolyte Rech (professeur de pathologie médicale à Montpellier) pour tenter de guérir leurs patients, mais sa consommation entrait également dans la formation de leurs internes. 

 

   Outre l’opium, la morphine ou le cannabis, la coca et la cocaïne sont également auto-expérimentées par les médecins du XIXe siècle afin d’en préciser les effets et les indications thérapeutiques. En 1859, le docteur italien Paolo Mantegazza publie en français une étude qui deviendra une référence sur la coca. A cette époque, plusieurs médecins expérimentent sur eux-mêmes la feuille dans le but de déterminer sa valeur de « super-aliment ». Ainsi, Charles Gazeau, chef de la clinique des maladies vénériennes, ou Georges Aubry pour sa thèse de médecine, se privent de nourriture pour évaluer son action nourrissante. Mantegazza est le scientifique ayant poussé le plus loin l’expérimentation de la plante, arrivant à en mastiquer soixante grammes lors d’une séance. Son récit nous montre « l’ivresse cocalique » : « Bientôt je tombais dans un véritable délire, le plus gai du monde […] Quelques-unes des images, que je cherchais à décrire dans la première période du délire, étaient pleines de poésie et je me moquais de ces pauvres mortels condamnés à vivre dans cette vallée de larmes, tandis que moi, porté sur les ailes de deux feuilles de coca, je volais dans les espaces de 77,438 mondes, les uns plus splendides que les autres. » La cocaïne, une fois isolée et diffusée dans les milieux médicaux, fait également l’objet d’auto-expérimentation, notamment par Freud, qui lui consacre de nombreux écrits.

 

   Au XXe siècle, la pratique de l’auto-expérimentation se poursuit, notamment avec une nouvelle classe de médicaments découverts à cette époque, les psychédéliques (mescaline d’abord, puis LSD et psilocybine). Ces pratiques sont légitimes et attendues par la communauté scientifique : il est admis qu’il s’agit de la seule manière d’arriver à une compréhension fine des effets de ces nouvelles substances. D’autre part, les auto-expérimentations entrent dans la formation des équipes soignantes de certains centres psychiatriques de manière à appréhender « d’étranges façons de penser » et de développer l’empathie du personnel soignant envers les malades mentaux. Ces auto-expérimentations conduisent à l’évolution de certaines pratiques psychiatriques en apportant une attention plus grande à la subjectivité des patients.

 

   A la fin des années 1960, avec l’adoption de nouvelles normes d’éthique médicale, la pratique de l’auto-expérimentation de psychotropes devient de plus en plus critiquée et stigmatisée, jusqu’à devenir taboue. Ces expériences sont désormais associées à des comportements ambigus se rapprochant de comportements hédonistes ou addictifs et certains se demandent si cette pratique ne serait pas « une excuse à leur consommation ». Dans un contexte général de « guerre à la drogue », ces usages deviennent illégitimes au sein de la profession, bien qu’aucune loi ne les interdise officiellement. Pourtant, comme le souligne la thèse récente du psychiatre Jean-Charles Bernard, l’auto-expérimentation de substances psychotropes légales ou illégales n’a jamais cessé dans la communauté médicale et a bien un impact sur la perception et la prescription des thérapeutes, impact qui n’est pas étudié du fait du stigmate associé à ces usages.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : LSDPsychédélique

Zoë Dubus - Université d'Aix Marseille, TELEMME

Références :

Jean-Charles Bernard, L’auto-expérimentation de psychotropes, une expérience utile pour le psychiatre ? Connaissance par les gouffres en psychiatrie au début du XXIe siècle, Université de Nantes, 2017.

Elizabeth Nielson, Jeffrey Guss, « The influence of therapists’ first-hand experience with psychedelics on psychedelic-assisted psychotherapy research and therapist training », Journal of Psychedelic Studies, juillet 2018, vol. 2, no 2, p. 64-73.

Pour citer cet article : Zoë Dubus, "Auto-expérimentation", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2021.

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