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Aveugles

La Grande Guerre marque un deuxième tournant dans l’histoire des politiques sociales en faveur des aveugles   Les dictionnaires médicaux du XVIIIe et XIXe siècles définissent comme « aveugle » un individu privé du sens de la vision par défaut de naissance, maladie, traumatisme ou vieillesse. Au fil de l’histoire, la figure de l’aveugle est prise dans des représentations qui influencent les possibilités d’intégration sociale des individus privés de la vue. Depuis l’Antiquité la cécité est perçue comme un type particulier d’infirmité. Dans la mythologie, un aveugle entretient une relation étroite avec le divin, sa condition étant souvent due à une violation des lois de la nature ou des dieux (Œdipe, Tirésias). Il peut être soigné seulement par une intervention divine. La privation de la vue est généralement accompagnée d’une compensation (don de la prophétie, talent musical). Ces conceptions sont à la fois indice de la valeur attribuée au sens de la vue, dont la perte est une tragédie, et de l’aiguisement des autres sens remarqué chez les aveugles. La cécité est historiquement une condition associée à la pauvreté, l’impossibilité de travailler obligeant souvent les aveugles à vivre de la charité des autres. Les personnes aveugles appartenant aux classes privilégiées constituent une catégorie à part, ayant accès à l’instruction par le biais de précepteurs et accès à certains loisirs (lecture, musique, promenades). Jusqu’au XVIIIe siècle, l’attitude de la société des « clairvoyants » vis-à-vis des aveugles est dominée par une logique d’assistance inspirée par les principes de la charité chrétienne L’hospice des Quinze-vingt, première institution créée en France au profit du secours des aveugles, est représentative de cette attitude. Fondée au XIIIe siècle par Louis XI et administrée par le grand aumônier du roi, cette institution accueille 300 aveugles pensionnaires avec leur famille. L’hospice leur garantit protection et subsistance, mais au prix de l’inertie (le travail leur étant interdit) et de l’exclusion sociale. Au XVIIIe siècle la question de l’éducabilité des aveugles commence à se poser. Des philosophes tels Diderot et Condillac affirment que le manque d’un sens n’est pas nécessairement le signe d’un défaut intellectuel. Un aveugle est donc susceptible de recevoir une éducation. La première expérience d’éducation collective d’enfants aveugles est entreprise par Valentin Haüy qui, en 1786, fonde à Paris l’Institution des Enfants aveugles. Nationalisé sous la Révolution, cet institut (désormais Institut National des Jeunes Aveugles ou INJA) marque aussi la fin du monopole de l’Église sur les initiatives en faveur des aveugles. Les institutions d’éducation pour les aveugles se multiplient au XIXe siècle. Cette période voit également l’introduction de la méthode Braille, système d’écriture permettant de réaliser à la fois les lettres de l’alphabet, les signes mathématiques et la notation musicale. Organisées en éducation primaire et supérieure, les écoles d’aveugles délivrent l’enseignement des disciplines telles que l’histoire, la géographie, les mathématiques, la musique et les travaux manuels, donnant aux élève une instruction intellectuelle et pratique, les préparant aux métiers traditionnellement considérés à leur portée (accordeurs de piano, rempailleur de chaises vannier, tonnelier, cordonnier, masseur). Le but de ces institutions est l’insertion sociale des aveugles par le biais du travail. Dans la réalité la possibilité de trouver un emploi lui garantissant une indépendance économique est très rare même pour un aveugle éduqué, qui reste souvent à la charge de sa famille ou dépendant d’associations de bienfaisance ou de sociétés de placement. La Grande Guerre marque un deuxième tournant dans l’histoire des aveugles. Pour les très nombreux vétérans rentrés aveugles des champs de bataille (3000 en France), l’État organise un programme massif de rééducation professionnelle et d’aides financières visant à favoriser leur réinsertion sociale. Les résultats pourtant limités de cette politique sont cependant à l’origine d’un associationnisme combattant agressif. Parmi les associations d’anciens combattants, celles des aveugles de guerre sont parmi les plus efficaces dans leur action sociale et politique. Elles remettent ainsi en cause l’image traditionnelle qui fait de l’aveugle un être impuissant et dépendant pour faire naître une figure de l’aveugle combattant et citoyen. Le legs de cette période militante est une législation sociale attentive – dans la lettre – aux conditions de vie particulières des aveugles, mais souvent insuffisante pour leur garantir la possibilité d’une véritable intégration sociale. Au début du XXIe siècle, l’accès à l’instruction et au travail demeure dans les fait limités pour les aveugles. La difficulté d’accès à une vie sociale normale confirme l’existence de barrières et de préjugés à leur égard. William Moon, Light for the blind, Wellcome coll.

La Grande Guerre marque un deuxième tournant dans l’histoire des politiques sociales en faveur des aveugles 


Les dictionnaires médicaux du XVIIIe et XIXe siècles définissent comme « aveugle » un individu privé du sens de la vision par défaut de naissance, maladie, traumatisme ou vieillesse. Au fil de l’histoire, la figure de l’aveugle est prise dans des représentations qui influencent les possibilités d’intégration sociale des individus privés de la vue. Depuis l’Antiquité la cécité est perçue comme un type particulier d’infirmité. Dans la mythologie, un aveugle entretient une relation étroite avec le divin, sa condition étant souvent due à une violation des lois de la nature ou des dieux (Œdipe, Tirésias). Il peut être soigné seulement par une intervention divine. La privation de la vue est généralement accompagnée d’une compensation (don de la prophétie, talent musical). Ces conceptions sont à la fois indice de la valeur attribuée au sens de la vue, dont la perte est une tragédie, et de l’aiguisement des autres sens remarqué chez les aveugles. La cécité est historiquement une condition associée à la pauvreté, l’impossibilité de travailler obligeant souvent les aveugles à vivre de la charité des autres. Les personnes aveugles appartenant aux classes privilégiées constituent une catégorie à part, ayant accès à l’instruction par le biais de précepteurs et accès à certains loisirs (lecture, musique, promenades).

Jusqu’au XVIIIe siècle, l’attitude de la société des « clairvoyants » vis-à-vis des aveugles est dominée par une logique d’assistance inspirée par les principes de la charité chrétienne. L’hospice des Quinze-vingt, première institution créée en France au profit du secours des aveugles, est représentative de cette attitude. Fondée au XIIIe siècle par Louis XI et administrée par le grand aumônier du roi, cette institution accueille 300 aveugles pensionnaires avec leur famille. L’hospice leur garantit protection et subsistance, mais au prix de l’inertie (le travail leur étant interdit) et de l’exclusion sociale.

Au XVIIIe siècle la question de l’éducabilité des aveugles commence à se poser. Des philosophes tels Diderot et Condillac affirment que le manque d’un sens n’est pas nécessairement le signe d’un défaut intellectuel. Un aveugle est donc susceptible de recevoir une éducation. La première expérience d’éducation collective d’enfants aveugles est entreprise par Valentin Haüy qui, en 1786, fonde à Paris l’Institution des Enfants aveugles. Nationalisé sous la Révolution, cet institut (désormais Institut National des Jeunes Aveugles ou INJA) marque aussi la fin du monopole de l’Église sur les initiatives en faveur des aveugles. Les institutions d’éducation pour les aveugles se multiplient au XIXe siècle. Cette période voit également l’introduction de la méthode Braille, système d’écriture permettant de réaliser à la fois les lettres de l’alphabet, les signes mathématiques et la notation musicale. Organisées en éducation primaire et supérieure, les écoles d’aveugles délivrent l’enseignement des disciplines telles que l’histoire, la géographie, les mathématiques, la musique et les travaux manuels, donnant aux élève une instruction intellectuelle et pratique, les préparant aux métiers traditionnellement considérés à leur portée (accordeurs de piano, rempailleur de chaises vannier, tonnelier, cordonnier, masseur). Le but de ces institutions est l’insertion sociale des aveugles par le biais du travail. Dans la réalité la possibilité de trouver un emploi lui garantissant une indépendance économique est très rare même pour un aveugle éduqué, qui reste souvent à la charge de sa famille ou dépendant d’associations de bienfaisance ou de sociétés de placement.

La Grande Guerre marque un deuxième tournant dans l’histoire des aveugles. Pour les très nombreux vétérans rentrés aveugles des champs de bataille (3000 en France), l’État organise un programme massif de rééducation professionnelle et d’aides financières visant à favoriser leur réinsertion sociale. Les résultats pourtant limités de cette politique sont cependant à l’origine d’un associationnisme combattant agressif. Parmi les associations d’anciens combattants, celles des aveugles de guerre sont parmi les plus efficaces dans leur action sociale et politique. Elles remettent ainsi en cause l’image traditionnelle qui fait de l’aveugle un être impuissant et dépendant pour faire naître une figure de l’aveugle combattant et citoyen. Le legs de cette période militante est une législation sociale attentive – dans la lettre – aux conditions de vie particulières des aveugles, mais souvent insuffisante pour leur garantir la possibilité d’une véritable intégration sociale. Au début du XXIe siècle, l’accès à l’instruction et au travail demeure dans les fait limités pour les aveugles. La difficulté d’accès à une vie sociale normale confirme l’existence de barrières et de préjugés à leur égard.

Corinne Doria - Université de Tyumen

Références :

Gabriel Farrell,  The Story of Blindness, Cambridge et Harvard University Press, 1956.

Zina Weygand, Vivre sans voir. Les aveugles dans la société française, du Moyen Age au siècle de Louis Braille, Créaphis Editions, 2003.

Pour citer cet article : Corinne Doria, "Aveugles", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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