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Avortement criminel

En 1852, la criminalisation de l’avortement est réaffirmée après que l’Académie de médecine se fut prononcée sur l’avortement thérapeutiqueGoya, Mucho hay que chopar, 1799, Gallica
En 1852, la criminalisation de l’avortement est réaffirmée après que l’Académie de médecine se fut prononcée sur l’avortement thérapeutique.

 

Pourquoi adjoindre l’adjectif « criminel » au mot avortement pour cette époque, alors que c’est une pratique fermement réprimée par le Code Pénal de 1810 ? Le Code Pénal, qui est un reflet de la société, témoigne de la manière dont cette dernière s’est trouvée lésée par cet acte. En effet, la démographie est d’importance car elle est source de puissance et l’avortement est identifié comme une menace, un crime antipatriotique. En outre, l’Église réprouve les pratiques abortives, pourvoyeuses d’enfants non baptisés et synonyme de dissociation entre sexualité et procréation. Ainsi, en théorie, tous les avortements sont par essence criminels.

    C’est sans compter sur l’année 1852, date à laquelle l’Académie de Médecine établit un consensus autour de l’avortement. Celui-ci est autorisé selon des conditions et des critères très étroits, le débat sous-jacent étant de savoir s’il vaut mieux sauver la vie de la mère ou celle de l’enfant lorsqu’il y a danger lors de la grossesse. De fait, cette disposition ne prend en compte que les femmes qui risquent de mourir de leur état gravide, celles qui ont un bassin trop étroit pour faire passer l’enfant, celles qui saignent continuellement. Celles dont la vie n’est pas mise directement en danger, mais dont seules la réputation, la moralité, ou encore les conditions d’existence, sont en jeu, doivent se débrouiller par elles-mêmes pour « faire passer leur grossesse ». Ainsi, l’avortement qui n’est pas pratiqué selon les règles admises, même s’il l’est par un professionnel de la santé comme un docteur, un officier de santé, ou bien une sage-femme, est jugé comme hors la loi. 

Pourtant, si la santé de ces femmes n’est pas altérée par leur état, c’est bien leur vie entière qui se trouve bouleversée par l’arrivée prochaine d’un enfant dont elles ne veulent pas. Lorsque la domestique enceinte de son patron se retrouve bien souvent sans travail, loin de chez elle, avec une réputation de mauvaise vie, remplacée par une autre amenée à connaître le même sort, ce sont bien les conditions mêmes de sa survie qui sont remises en cause. Il en est de même pour la mère de famille ayant déjà plusieurs bouches à nourrir et dont l’arrivée d’une prochaine réduit encore les portions. C’est également ce qui se passe pour la jeune fille non mariée, reniée, la veuve, déconsidérée.

Cette condamnation patriotique de l’avortement, qui fait peser sur le corps des femmes une critique de fait masculine, oblige ces dernières à user d’agency lorsqu’elles ne veulent pas d’une grossesse. Pour elles, avant l’infanticide, c’est l’ultime recours pour la limitation des naissances, pour sauver leur réputation, maintenir leurs conditions de vie. Elles font donc appel à des savoirs empiriques, qui peuvent être transmis de mère en fille, requérant, le plus souvent, l’utilisation de plantes en infusion, dont le trio roi, sabine, armoise et rue, qui s’avère potentiellement mortel. Elles recourent aussi à des personnes qui possèdent des notions d’anatomie féminine, comme les sages-femmes. Tandis qu’émergent aussi des figures masculines ayant un rôle dans la procédure d’avortement : des hommes qui connaissent les substances à administrer à une femme enceinte pour la débarrasser de son état, souvent des praticiens de la médecine des plantes, dépositaires, eux aussi, d’un savoir empirique. Mais aussi des hommes dépassés par l’état de leur compagne, de leur amante, qui vont jusqu’à la violence extrême, jusqu’à la torture, pour les faire avorter. Enfin des hommes de sciences qui, à coups de médications emménagogues, s’évertuent à faire revenir les règles.

La mort vient parfois conclure le parcours de l’avortement criminel. Un parcours, qui depuis la première mise en place de pratiques abortives, qu’elles soient par ingestion de plantes ou autres, dure en moyenne une quinzaine de jours. C’est ce que montre l’étude de vingt-sept affaires d’instruction pour crime d’avortement en Seine-et-Oise, concernant un avortement ou un de ses dérivés (complicité d’avortement, tentative d’avortement, infanticide) entre l’année 1838 et l’année 1877 (dont dix-neuf ont été portées en Cour d’Assises).

Amandine DANDEL - Le Mans université - TEMOS CNRS 9016

Références :

Amandine Dandel, Quand le corps des femmes était arme de crime : Traces de traitement judiciaire de l’avortement au XIXe siècle en Seine-et-Oise, Université Évry Val d’Essonne, Université Paris-Saclay, Master, Histoire Économique et Sociale, sous la direction de Nicolas Hatzfeld, 2017-2018.

Agnès Fine, « Savoirs sur le corps et procédés abortifs au XIXe siècle »,Communications. Dénatalité : l’antériorité française, 1800-1914, n° 44, 1986, p. 107-136.

Pour citer cet article : Amandine DANDEL, "Avortement criminel", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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