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Bafia 1928

Les événements de Bafia en 1928 illustrent les enjeux politiques de la résistance au vaccin dans le monde colonial.« Sommeilleux de type gras au Cameroun par la Mission Jamot » dans « La maladie du sommeil », Paris, Editions E. P. F., 1927, fig 30. BIUM.Les événements de Bafia en 1928 illustrent les enjeux politiques de la résistance au vaccin dans le monde colonial.

 

    Dans les années 1920, Bafia est une des subdivisions de la colonie française du Cameroun. Récemment colonisé, le Cameroun devient une nouvelle source économique pour la métropole. En cédant à des sociétés françaises telles que la Société financière des caoutchoucs, des parts d'exploitation, la France tente de garder sous contrôle ses nouvelles colonies. Cette société obtient des parcelles de territoire pour l'extraction du caoutchouc et impose aux autochtones la construction de routes qui vont permettre de relier les grandes villes entre elles. Le peuple Yambassa est très présent dans la région du Mbam dans laquelle se situe le district de Bafia et constitue en outre les principaux travailleurs dans les récoltes de caoutchouc. Cette mise en valeur du territoire au profit de la métropole favorise la recrudescence des moustiques et avec eux l'émergence de la maladie du sommeil qui va faire augmenter le taux de mortalité de manière exponentielle dans toutes les subdivisions de la région du Mbam.  

 

    Dès les années 1920 et jusqu'aux années 1960, les colonies françaises d'Afrique tentent, par le biais de la multiplication de résistances au système colonial, d'obtenir leur indépendance. Pour l'administration française, le développement d'un système de santé local contribue à la reprise du contrôle sur les populations. La diffusion d'un vaccin contre la maladie du sommeil est au même titre que l'aide apportée aux colonies une manière pour les Empires coloniaux d'avoir du pouvoir sur les autochtones. Assez logiquement les états mobilisent leurs ressources, entrent en concurrence et pratiquent des expériences médicamenteuses dans leurs colonies. Le but est politique : il faut améliorer les conditions de vie des populations colonisées pour amorcer l'essor économique des territoires coloniaux.

 

    Dans les années 1920, c'est le médecin colonial français Eugène Jamot, spécialiste de médecine tropicale, qui est envoyé en mission au Cameroun pour endiguer la propagation de la maladie du sommeil. De 1913 à 1940, Jamot suit des cours de médecine à l'Institut Pasteur de Paris où il s'intéresse aux grandes épidémies africaines et se spécialise dans les questions relatives à la maladie du sommeil. A la fin de ses études, il est nommé sous – directeur de l'Institut Pasteur de Brazzaville où il va s'installer dès 1916. Sur place, il attire l'attention des pouvoirs publics sur la croissance importante de la maladie au point qu’un Conseil d'Hygiène est convoqué à Brazzaville pour élaborer un protocole de vaccination. Le territoire d'Afrique Oubangui-Chari est choisi comme champ d'expérience. En 1917, les résultats des expériences sont satisfaisants et la Commission ministérielle présidée par le médecin général Gouzien décide d'une généralisation de la méthode. Le docteur Eugène Jamot reçoit donc les pleins pouvoirs pour mettre en place un système de santé fondé sur la Mission de Prophylaxie dans la colonie du Cameroun et plus particulièrement dans la subdivision de Bafia, lieu gravement menacé par la maladie. Sa méthode de prophylaxie est un outil de contrôle des corps fondée sur la prévention de l'aggravation des « réservoirs à virus ». Cela prend la forme d'un recensement de la population, de l'administration d'une dose restreinte du vaccin aux colonisés et de visites récurrentes.

 

    La vaccination fonctionne pendant un certain temps. Alors, le docteur Jamot délègue au médecin français Henry-Matthieu Monier la charge de la subdivision sanitaire de Bafia. Ce subalterne de Jamot va prendre l'initiative de doubler la dose de vaccin pour les patients au stade avancé de la maladie sans en parler à son supérieur. Ayant un résultat favorable, il va administrer par la suite la double dose à tous les patients. Avec le temps, de nombreux cas de cécité sont relevés par le docteur Monier sans qu'il ne les rapporte à ses supérieurs ou bien qu'il ne change ses méthodes. L'inquiétude se fait alors savoir tant chez les autochtones, qui ont peur de devenir aveugles, que chez le docteur Jamot. Mais les risques du vaccin et les révoltes des indigènes sont passés sous silence pour limiter les échecs de la science de l'époque. 


Ce qui figure rarement dans les rapports est le fait que les autochtones sont loin d'avoir toujours accepté les méthodes de lutte contre la maladie du sommeil. La lutte a donné lieu à des formes de résistances passives comme l'absentéisme lors des séances de vaccination, mais aussi actives comme des révoltes. Les autochtones vont s'insurger contre les français accusés de les empoisonner en pratiquant des expérimentations thérapeutiques dangereuses car la cécité, survenue après le vaccin, n'est pas un symptôme de la maladie du sommeil qui provoque fièvres, somnolence puis dans un grand nombre de cas, le décès.     Ces révoltes, à l'instar du cas de l'accident de Bafia, préfigurent les mouvements de décolonisation entrepris dès 1940 par les colonies d'Afrique.

Laure Deslandes - Le Mans Université

Références :

BADO, Jean-Paul, Eugène Jamot 1879-1937. Le médecin de la maladie du sommeil ou trypanosomiase, Paris, Editions Karthala, 2011.

LACHENAL, Guillaume, Le médicament qui devait sauver l’Afrique. Un scandale pharmaceutiques aux colonies, La Découverte", collection : Les Empêcheurs de penser en rond, 2014.

Pour citer cet article : Laure Deslandes, "Bafia 1928" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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