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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Césarienne

Dans la Belgique du XIXe siècle, la césarienne post-mortem a fait l'objet d'un débat politisé.Surgical technique for caesarean section, Wellcome collectionDans la Belgique du XIXe siècle, la césarienne post-mortem a fait l'objet d'un débat politisé.

 

En 1868, la Cour d'appel belge de Gand condamnait une sage-femme et un prêtre pour avoir pratiqué une césarienne sur une femme décédée afin de baptiser le fœtus. Un an plus tôt, cette césarienne avait eu lieu dans la localité d'Aertrycke. La sage-femme, Mme Vandenbussche, avait été persuadée par un prêtre local de faire une double incision avec un couteau de poche dans le ventre de la femme enceinte. Sans sortir le fœtus (estimé à environ quatre mois), le prêtre avait versé de l'eau bénite dessus, après quoi la sage-femme avait procédé à la suture du ventre. Le procès qui en découle marque le début de la politisation de la césarienne post-mortem dans la Belgique du XIXe siècle.

La pratique catholique de la césarienne post-mortem en vue du baptême s'inscrivait dans le cadre d'une campagne internationale de promotion catholique pour le salut de la vie à naître qui avait été lancée depuis le XVIIIe siècle. Selon les théologiens et les prêtres, les catholiques avaient le devoir de sauver l'âme de tous les futurs enfants qui risquaient de mourir puisque selon eux tout être humain est animé depuis sa conception. Dans un pays à prédominance catholique comme la Belgique, où presque tout le monde était baptisé, le baptême d'urgence était une pratique assez naturelle. 

Mais contrairement au baptême d'urgence, la césarienne post-mortem était une pratique exceptionnelle. Dans les milieux catholiques des consignes avaient été diffusées afin de baptiser les produits de fausse-couches, les fœtus enfermés dans le sein de la femme et les nouveaux-nés en danger de mort. Ces directives enseignées dans les séminaires de prêtres imposaient aussi un acte de charité à tous ceux qui se trouvaient près du lit de mort d'une femme enceinte afin d’ondoyer le fœtus. En d'autres termes, s'il n'y avait pas de médecin à trouver, les prêtres, mais aussi tout catholique, devaient agir par eux-mêmes. De nombreux médecins s'opposaient alors aux césariennes pratiquées par des catholiques sans formation médicale en raison des dangers qu'une telle opération pouvait faire courir à une femme qui pourrait bien n’être décédée qu’en apparence. 

Dans le contexte de tensions philosophiques accrues entre catholiques et libéraux en Belgique dans les années 1860, la presse quotidienne a joué un rôle majeur dans l'amplification de cette controverse. L'incident le plus discuté a été la césarienne post-mortem de 1867 mentionnée ci-dessus. Les poursuites judiciaires devant la Cour d'appel de Gand qu’a engendrées cette affaire provoquaient une grande consternation dans l'opinion publique en raison des circonstances atroces de la césarienne et parce que l'opération avait eu lieu sans déclaration préalable de décès. Ainsi la sage-femme et le prêtre complice ont été accusés d'avoir violé la tombe de la défunte. Pourtant, la Cour de cassation rejeta finalement ces arguments car il n'existait pas de cadre juridique permettant de poursuivre en justice les auteurs de césariennes post-mortem. La loi sur la violation des tombes ne s'appliquait qu'aux tombes et non aux cadavres non enterrés.

Plus que la césarienne elle-même, c'est donc cette dernière conclusion qui a déclenché un débat politique. En 1868, le médecin anticlérical libéral Jean-François Vleminckx plaidait à l’Assemblée parlementaire pour une nouvelle loi garantissant le respect des cadavres et la sécurité de la vie humaine. Selon le médecin, l'entêtement des dirigeants cléricaux à soutenir les césariennes après la mort avait rendu une loi nécessaire. À l'autre extrémité du spectre idéologique, certains parlementaires catholiques, des ministres religieux et même des professeurs de médecine catholiques défendaient publiquement les prêtres qui voulaient extraire les enfants du ventre de leur mère en vue du baptême. Vers 1870, le ministre libéral de la justice Jules Bara suggérait l'adoption d'une loi répressive à ce sujet, mais celle-ci n’advint pas. A la suite de ce débat politique, les césariennes post-mortem pratiquées par des catholiques inexpérimentés ne furent plus jamais l'objet d'une discussion parlementaire. Pourtant, la pratique ne disparut pas totalement comme le montrent quelques incidents impliquant des prêtres survenus à la fin du XIXe siècle.

Jolien Gijbels – Université de Leuven

Références :

Jolien Gijbels, “Medical Compromise and Its Limits: Religious Concerns and the Postmortem Caesarean Section in Nineteenth-Century Belgium,” Bulletin of the History of Medicine, 93, 3 (2019), p. 305-334.

Claire Fredj, “Concilier le religieux et le médical: Les médecins, la césarienne post-mortem et le baptême au XIXe siècle,” dans Guido Alfani, Philippe Castagnetti, et Vincent Gourdon, Baptiser: Pratique sacramentelle, pratique sociale (XVIe - XXe siècles), Université de Saint-Étienne, 2009, p. 125–43.

Pour citer cet article : Jolien Gijbels, "Césarienne", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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