Müller Charles Louis, Larrey opérant sur le champ de bataille, Paris, Académie nationale de Médecine.
L’adoption du système de guerre révolutionnaire comme tactique et stratégie militaire, théorisée par Carnot puis par Bonaparte, impose une grande mobilité aux troupes scindées en divisions. Le service de santé des armées s’adapte à ce système qui articule les opérations de soin à diverses échelles. Les règlements militaires structurent donc des compagnies d’ambulances adaptées aux plus petites divisions qu’aux grands corps d’armées. Ils précisent le matériel que chacun de ces éléments transporte. Au plus près des combats, les ambulances ne contiennent que des éponges, des bandages et du fil, alors que les dépôts d’ambulance, en arrière des combats, sont des dispositifs improvisés où se font les opérations les plus lourdes.
Pour que les opérations puissent se faire en urgence sur le champ de bataille, la formation des officiers de santé intègre ces différentes contraintes comme un élément majeur de la formation des officiers de santé militaires. Pour en retrouver les traces, il faut parcourir les publications de manuels de chirurgie militaire. La formation en chirurgie est alors fortement soutenue par l’État, dans le but de fournir un nombre important d’officiers de santé aux armées. Pierre-François Percy, alors chirurgien-major aux armées, rédige un manuel à destination des jeunes officiers de santé, dans lequel il recommande de « profiter de l’hébétement du blessé et d’éviter les complications liées aux infections de plaies laissées trop longtemps sans traitement ». Comme il le relève, les arguments en faveur de la rapidité d’exécution qu’impose le contexte militaire sont connus des acteurs de santé militaire depuis le XVIIe siècle. C’est surtout l’autonomisation de la discipline chirurgicale et son appropriation par un nouveau public d’étudiants qui permettent l’avènement d’une chirurgie militaire d’urgence spécifique.
L’évolution des systèmes militaires d’une part, et le soutien étatique à la formation en chirurgie d’autre part, configurent les situations particulières qui contribuent à une militarisation des pratiques de chirurgie. Les dépôts d’ambulances, situés en arrière des champs de batailles ou des tranchées aux abords des sièges, constituent des « milieux de savoirs », dans le sens où les savoirs qui y sont produits sont le résultat des interactions entre acteurs de soins, l’environnement sensoriel que représentent ces dispositifs de santé, le matériel (ou son absence) et les conditions d’afflux massifs des blessés qui nécessitent des formes de coopérations et de pratiques chirurgicales particulières.
Les journaux de campagnes des chirurgiens militaires rendent compte de ces interactions fréquentes : opérer sous l'oeil d'un supérieur, demander des conseils, se réunir pour observer un officier de santé réputé opérer. Certains mentionnent des officiers de santé souhaitant particulièrement opérer les membres de leurs régiments, révélant ainsi les liens d'affections et de confiance qui peuvent décider certains blessés à mieux endurer l'opération. D'autres confient à leurs journaux de campagnes qu'ils opèrent pour la première fois sur le champ de bataille, et qu'ils doivent demander conseil à plusieurs supérieurs avant de procéder aux opérations. Ainsi se constituent les savoirs chirurgicaux d’urgence, dès l’arrivée des blessés, au sein du personnel médical de l’armée et selon les impératifs de l’armée. D’Héralde, chirurgien-major, supervise les opérations des aides-majors des régiments et transmet ainsi ses connaissances sur les opérations les plus complexes. Eugène Fenech, lui-même aide-major, raconte comment il sollicite les conseils d’un chirurgien-major avant d’opérer.
La circulation de savoirs s’observe donc à plusieurs échelons hiérarchiques, au fil des correspondances entre aide-majors, majors et officiers supérieurs qui gèrent les afflux de blessés dans l’urgence. La chirurgie d’urgence se constitue via la circulation de savoir-faire dans les techniques de soin mais aussi de savoirs organisationnels qui relèvent de la gestion de l’afflux de blessés. Ces consignes sont ensuite reprises par les officiers de santé supérieurs et participent aux pratiques massives de chirurgie d’urgence au sein de l’armée. Dans leurs courriers, ces derniers mentionnent fréquemment que la plupart des blessés auraient bénéficié d'un traitement différent dans le civil, mais que le contexte des combats les forçait à modifier leur pratique.
Les savoirs médicaux précis qui s'énoncent dans les rangs de l'armée, sur la base des observations que permet le grand nombre de blessés, offrent des ressources scientifiques aux officiers supérieurs de l'armée. Au delà des réflexions générales sur la nécessité d'opérer dans l'urgence, on peut également penser aux réflexions de Dominique Larrey et Jean-François Percy, chirurgiens en chef, sur les brancards et les "ambulances volantes", celles de Pierre-Christophe Gorcy, Professeur à l'hôpital d'instruction de Metz sur son extracteur de balles, de Jacques Mathieu Delpech, professeur à l'Université de Montpellier, sur la pourriture d'hôpital et les moyens d'y remédier. Ces efforts de publications servent à légitimer la place de la médecine dans les armées aux yeux des officiers supérieurs, et à justifier la reconnaissance de savoirs et savoir-faire propres au contexte d'urgence par la communauté scientifique médicale. Ces efforts causent la disparition de la notion de "barbier-chirurgien" au sein de l'armée, confient des responsabilités accrues aux officiers de santé dans la gestion des opérations militaires, comparativement aux guerres précédentes, et contribue à faire des praticiens militaires des égaux, sur le plan du prestige scientifique, des médecins civils.
Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Chirurgie réparatrice
Références :
Christelle Rabier « Vulgarisation et diffusion de la médecine pendant la Révolution : l'exemple de la chirurgie », Annales historiques de la Révolution française, vol. 338, no. 4, 2004,
Jean-François Chanet, Claire Fredj, et Anne Rasmussen, « Soigner les soldats : pratiques et expertises à l’ère des masses », Le Mouvement Social, vol. 257, no. 4, 2016
Pour citer cet article : Thomas Ramonda, "Chirurgie d'urgence" dans H. Guillemain, DicoPolHiS, 2024.