Logo DicoPolHiS
DicoPolHiS

Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Contention

Les pratiques psychiatriques de contention ont été l’objet de débats à plusieurs reprises dans l’Histoire. Patient en état de contention, J. E. D. Esquirol, Des maladies mentales, 1838.Les pratiques psychiatriques de contention ont été l’objet de débats à plusieurs reprises dans l’Histoire. 

 

   Dans son rapport datant de 2016, le contrôleur général des lieux de privation de liberté exprime son étonnement de « découvrir une utilisation de l’isolement et de la contention d’une ampleur telle qu’elle semble être devenue indispensable aux professionnels ». Les auteurs du rapport croyaient ces méthodes de contrainte physique remises en cause depuis la seconde moitié du XXe siècle sous l’effet notamment de la diffusion des cures chimiothérapiques. Laissons de côté cette corrélation (qui pourrait être discutée) pour nous concentrer sur l’argument historique. Depuis les années 1990, la psychiatrie publique est confrontée à des injonctions contradictoires. L’Etat lui demande de soigner en respectant les droits et les libertés des patients, mais lui demande également de renforcer le contrôle des sujets potentiellement dangereux pour la société. Comment susciter moins de contraintes en général, mais plus de contraintes en particulier ? Pour les auteurs du rapport, l’essor récent des mesures d’hospitalisation sans consentement et le recours massif à la contention représentaient un recul historique depuis le temps de l’après-guerre, puisque la psychiatrie institutionnelle et la naissance de la politique de secteur contribuent par nature à réduire ces pratiques en faisant sortir les patients des hôpitaux. En fait la contention n’a jamais disparu car la dialectique liberté/soin est une question consubstantielle à l’histoire de la psychiatrie, remodelée dans des contextes nouveaux en lien avec les impératifs de société, les innovations techniques et les changements de philosophie du soin. 

 

   Il y eut une époque où ces questions furent vivement discutées. L’asile public est né au début du XIXe siècle d’une volonté de rassembler les aliénés dispersés dans les familles et dans les prisons en un même lieu fermé et isolé à partir d’une approche médicalisée de leur prise en charge. Les modalités légales de l’hospitalisation psychiatrique, déterminées par la loi de 1838, ne reposent alors que sur la privation de liberté. Dans le nouvel espace asilaire, dont l’architecture répond à ces objectifs de contraintes, le recours aux pratiques de contention est massif : camisole, manchons et entraves, mise au pavillon des « agités » sont déjà consignés dans des registres de services qui témoignent du recours quotidien à ces pratiques. Les commandes régulières de dizaines de mètres de pièces de tissu pour confectionner les camisoles laissent penser qu’on dispose au minimum d’un moyen de contention pour quatre ou cinq patients hospitalisés, parfois plus encore. 

 

   Mais ces pratiques suscitent de nombreuses controverses dès le XIXe siècle. Des aliénistes anglais défendent par exemple le modèle du no restraint expérimenté au début du siècle et généralisé à l’asile de Hanwell dans les années 1830. John Conolly (1794-1866) y avait instauré un système de prise en charge bannissant toute forme de contention dans une institution qui y recourait pourtant massivement avant son arrivée. Des gravures figurant des malades libres et en activité montraient à quel point son service était devenu exemplaire. A y regarder de plus près, l’abandon des camisoles se doublait néanmoins de la construction de chambres d’isolement et débouchait sur l’adoption d’un système dit de « séclusion ». Dès cette époque, la loi anglaise ne légitimait plus que les moyens mécaniques de contention appliqués dans un but médical, ceux qui devaient empêcher les aliénés de se porter à des violences sur eux-mêmes et invitait les médecins à consigner précisément ces utilisations en motivant leurs décisions. 

 

   Cette pratique très libérale pour l’époque, et quelle qu’en fussent les limites, a été débattue en France. De retour d’une mission commandée par le préfet de la Seine-inférieure, l’aliéniste Bénédict Augustin Morel publie en 1860 Le non-restraint ou de l'abolition des moyens coercitifs dans le traitement de la folie. En 1877, Valentin Magnan introduit la séclusion à l’hôpital Sainte-Anne. Les malades agités étaient placés dans des chambres matelassées, surveillées régulièrement par un personnel dédié. Mais la controverse n’a jamais perdu de sa vigueur. Faisant écho aux conceptions de ses collègues, le médecin chef de l’asile du Mans, le Docteur Mordret, réaffirmait son recours massif à la contention : « Pour ma part je suis partisan de la camisole, je préfère contenir un malade plutôt que de le voir lutter avec des infirmiers qui, en se défendant de ses agressions peuvent le blesser. » De nombreux acteurs le soulignent : la transformation des usages de la contention a été très tôt corrélée aux besoins en personnel.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Corset- Drapetomanie- Morbus democraticus- Panoptique-

Hervé Guillemain - Le Mans Université - TEMOS CNRS 9016

Références :

Delphine Moreau, « Limiter la contrainte ? Usages et régulation des usages de la contrainte psychiatrique en Suisse », L’Information psychiatrique, 2017 ; 93 (7) : 551-7, Lire l’article en ligne.

John Conolly, The treatment of the insane without mechanical restraints, 1856. Lire le livre.

Pour citer cet article : Hervé Guillemain, "Contention", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

Partagez : Twitter