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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Délire féminin

La psychiatrie naissante a enfermé la femme dans les préjugés de l’époque.Melancholia, B. BRamwell, Atlas of clinical medicine, 1892.La psychiatrie naissante a enfermé la femme dans les préjugés de l’époque.

 

   Le XIXe siècle marque le début de l’aliénisme en France, terme qui recoupe à la fois les balbutiements de la psychiatrie et le développement du système asilaire. C’est que le nombre d’internés ne cesse d’augmenter : estimé à environ 10 000 en 1834, il passe le cap des 20 000 en 1850, puis des 50 000 au tournant des années 1880. Cette augmentation constante se fait dans un cadre législatif nouveau (la loi de 1838) et s’accompagne de la construction d’établissements, dont le plus emblématique va devenir l’Hôpital Sainte-Anne à Paris. L’asile est ouvert en 1867 à l’initiative du préfet Haussmann pour désengorger les trois sites existants de la capitale – Bicêtre, La Salpêtrière et Charenton.

 

   La population des asiles d’aliénés est hétéroclite : les pavillons abritent des malades, répartis en « tranquilles » et « furieux », mais aussi des épileptiques, des alcooliques et des vieillards. Les maux qu’on diagnostique alors se nomment mélancolie, manie, délire de persécution, idiotie et paralysie générale. Mais la folie n’est visiblement pas la même selon le sexe des individus internés. Selon Jean-Etienne Esquirol (1772-1840), un des pères fondateurs de l’aliénisme français : « plus faibles, plus susceptibles, plus impressionnables que les hommes », les femmes sont jugées plus naturellement sujettes à la mélancolie, la manie, voire l’hystérie. L’homme, être social, est davantage menacé par la paralysie générale et par l’alcoolisme (catégorie construite dans les années 1870) qui apparaît comme un fléau national avec le développement industriel et urbain.

 

   Que disent les archives psychiatriques de cette représentation apparemment genrée du délire (Yannick Ripa, La Ronde des folles, femme, folie et enfermement au XIXe siècle, 1986) ? La loi de 1838 qui règle les modes d’admission dans un contexte où les accusations d’internements abusifs sont nombreuses, a rendu obligatoire la tenue de registres d’admission des malades où sont consignés leur état civil, leurs symptômes et le diagnostic justifiant leur hospitalisation. L’étude de ces « registres de la loi » tenus à Sainte-Anne pendant les années 1870 et 1880 montre que les modes d’enregistrement des femmes diffèrent de ceux des hommes dans leurs délires tels que rapportés par les médecins qui les examinent.

 

   Les délires des patients masculins de Sainte-Anne parlent de la guerre, de politique, d’un Paris à reconstruire après la Commune ; ceux des femmes sont centrés sur leur corps et la sphère domestique, ou s’évadent dans le mysticisme. Si le patient masculin mentionne son épouse ou sa compagne, c’est parce qu’il croit entendre des voix qui lui disent qu’elle se conduit mal ; la femme, elle, s’inquiète pour son mari ou ses enfants, a peur de les faire périr, de ne pas se rétablir. Quand, dans son délire de grandeur, un homme atteint de paralysie générale se dit chef de toutes les nations, l’autre, femme de ménage, rêve ses meubles en ébène. Le malade masculin atteint de délire de persécution mûrit sa riposte aux ennemis imaginaires qui l’assaillent ; la persécutée, elle, se dit victime de ragots colportés par des voisins ou le curé. L’homme mélancolique reproche aux autres son état ; la mélancolie féminine est ramenée à un simple « dégoût de la vie » et résumée à ses pleurnicheries et à ses scrupules. 

 

   Passive, triste, culpabilisée, la femme qui entre à l’asile au XIXe siècle n’a ainsi selon les aliénistes généralement rien du « fou dangereux » : elle a intériorisé, jusque dans la folie, sa condition inférieure ou, dans le cas de nombre de mélancoliques, son échec à se conformer aux prescriptions du siècle - être épouse et mère. Au-delà du constat scientifique du délire, la psychiatrie naissante apparaît ainsi comme imprégnée de préjugés et des valeurs de son époque. Étrangement, il n’y a que dans le délire alcoolique où cette partition genrée est absente : hommes et femmes sont assaillis par les mêmes hallucinations terrifiantes. Est-ce pour cette raison que la femme qui boit subit alors, bien plus que l’homme, l’opprobre de la société ? Les archives des procès en assises entre 1880 et 1910 à Paris montrent une justice plutôt bienveillante envers les hommes ivres ou alcooliques qui tuent leurs compagnes alors que des peines très lourdes sont prononcées à l’encontre des rares femmes criminelles sous l’emprise de l’alcool (Ruth HARRIS, Murders and Madness, Medecine, Law and Society in the fin de siècle, 1989).

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : folie puerpérale - déséquilibre mental - lypémanie 

 

Véronique Tison-Le Guernigou - Le Mans Université

Références :

Véronique Tison-Le Guernigou, Genre et délire dans les registres de l’Hôpital Sainte-Anne au XIXe siècle, Université du Maine, Faculté des Lettres, Langues et Sciences humaines, département d’Histoire, mémoire de Master sous la direction d’Hervé Guillemain, 2012.

Yannick Ripa, La Ronde des folles, femme, folie et enfermement au XIXe siècle, Paris, Aubier, 1986.

Pour citer cet article : Véronique Tison-Le Guernigou, "Délire féminin" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2021.

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