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Excitation politique

La classification psychiatrique américaine a un temps été un outil au service du pouvoir politique blanc au détriment de l’émancipation des Noirs. Residents of Central State Hospital playing Field Sports in 1910, Asylum projectsLa classification psychiatrique américaine a un temps été un outil au service du pouvoir politique blanc au détriment de l’émancipation des Noirs. 

 

   De nouvelles catégories de classification des causes de folie émergent dans les asiles aux États-Unis après les années 1870. Celles-ci étaient façonnées par les récents évènements politiques qui avaient réformé l’ordre social, politique et moral du pays, notamment la Guerre de Sécession, qui consacra, en 1865, la victoire de l’Union sur les États confédérés esclavagistes. 

 

   Dans le contexte de la Reconstruction (1865-1877), puis du régime ségrégationniste de Jim Crow (1877-1965), les nouveaux affranchis noirs étaient sujets à des classifications toutes particulières lorsqu’ils étaient internés dans des institutions asilaires des États anciennement esclavagistes. Entre 1877 et 1898, les administrateurs du Central Lunatic Asylum for Colored Insane en Virginie, tous blancs, utilisaient de manière routinière les catégories d’« excitation politique » (“political excitement”) ou d’ « émancipation soudaine » (“sudden emancipation”) pour qualifier la folie de leurs patients noirs, jugés inaptes à exercer leur liberté. Des professeurs de médecine de l’université Tulane, comme Joseph Jones, utilisaient également cette classification d’« excitation politique » à la même époque dans un autre État du Sud des États-Unis, en Louisiane. Les médecins louisianais la définissaient comme la résultante de « certains changements d’états politiques et raciaux, tels que ceux entraînés par la grande Guerre de Sécession de 1861 à 1865 » chez les individus anciennement esclaves. Ces changements politiques (l’émancipation des esclaves, le triomphe des anti-esclavagistes) étaient vus comme plongeant ces affranchis noirs dans un état de folie qualifié de « démoniaque ». Les médecins comme Joseph Jones, qui était un fervent anti-abolitionniste, voyait l’exercice des droits civiques des Noirs comme un motif de perturbation mentale pour ces derniers : en utilisant cette classification auprès de ses patients noirs, il pathologisait leurs possibilités d’émancipation politique et sociale, en utilisant la science médicale comme un outil au service du pouvoir politique blanc. 

 

   Ces catégorisations, qui circulaient dans plusieurs États du Sud comme la Virginie et la Louisiane, mettent en lumière le mécanisme de contrôle social et politique racialisé qui se déployait au sein des institutions psychiatriques. Elles révèlent également que les médecins mettaient en place un traitement différentiel des populations selon leur race, après la guerre de Sécession. 

 

   Par ailleurs, l’« excitation politique » fait écho aux maladies touchant les esclaves noirs décrites par Samuel Cartwright une trentaine d’années auparavant, dans le contexte socio-historique et politique toutefois bien différent de l’esclavage. Au contraire des concepts théoriques de Cartwright comme la « drapetomanie » qui figurent dans des articles publiés dans des revues médicales et qui n’étaient pas appliqués aux routines asilaires, les mentions d’« excitation politique » ou d’« émancipation soudaine » comme causes de folie montrent que les populations noires étaient soumises à une pathologisation de leurs droits civiques au sein même de l’asile. Le façonnement de ces deux catégories est contemporain de la rancune que les élites du Sud nourrissaient vis-à-vis des soldats de l’Union et du conflit armé qui avait réduit à néant leur système économique et politique esclavagiste. Comme le révèle l’historien George Frederickson, à la fin de la guerre, l’élite politique blanche du Sud nourrissait une intense haine de la population noire, alors que les troupes fédérales se répartissaient sur les territoires de l’ancienne confédération. De plus, après 1877, de nombreuses lois ségrégationnistes furent mises en place par l’élite politique du Sud après la période de la Reconstruction (1865-1877) durant laquelle les Noirs avaient pu obtenir des droits civiques après la ratification des XIIIe, XIVe et XVe amendements de la Constitution. 

 

   Ces classifications, qui furent utilisées après 1877, venaient sans nul doute participer à restreindre les droits civiques de la population d’affranchis dans le contexte de la mise en place graduelle de la ségrégation raciale dans les États du Sud. Ce climat social et politique contribua à modeler les classifications des pathologies mentales développées par les médecins blancs, impliqués en grand nombre dans la vie politique locale de leurs États anciennement confédérés.

 

Prolonger sa lecture sur le dictionnaire : Drapetomanie- Déséquilibre mental- Nostalgie

Elodie Grossi - Université de Toulouse 2

Références :

Élodie Grossi, « Bad Brains » : Race et Psychiatrie de la fin de l’esclavage à l’époque contemporaine aux États-Unis, thèse de doctorat de sociologie soutenue à l’université Paris Diderot en novembre 2018.

Christopher Willoughby, “Running Away from Drapetomania : Samuel Cartwright and Racial Medicine in the Antebellum South”, Journal of Southern History, vol. 84, n° 3, août 2018, p. 579-614. 

Pour citer cet article : Elodie Grossi, "Excitation politique" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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