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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Fauteuil gynécologique

Le fauteuil gynécologique fait partie d’un dispositif visuel de surveillance du corps des femmes.Leblond, A. (1878). Traité élémentaire de chirurgie gynécologique

Le fauteuil gynécologique fait partie d’un dispositif visuel de surveillance du corps des femmes.

 

   L’histoire du fauteuil gynécologique remonte au XIXe siècle et coïncide avec l’introduction de l’usage du spéculum. En effet, la redécouverte du spéculum par Récamier va profondément modifier le contexte technique de l’examen gynécologique. Jusqu’au XVIIIe siècle, cet examen est une pratique populaire et féminine qui est peu valorisée. Puis, surtout au XIXe siècle, il est de plus en plus réalisé par des médecins qui pratiquent le toucher vaginal comme moyen diagnostique. Les femmes sont alors examinées debout ou allongées. Le spéculum, en substituant la vue au toucher, va modifier la position d’examen : la position allongée va devenir la plus courante en France à partir des années 1840 et va nécessiter des appareils supplémentaires comme le fauteuil gynécologique et la lampe d’examen. Ces éléments vont former un dispositif visuel qui va rendre visible et public ce qui était de l’ordre de l’invisible et du privé : les organes génitaux féminins.

 

   Le regard est central dans ce dispositif. En effet, le milieu du XVIIIe siècle a vu l’émergence du regard anatomo-clinique qui fait de la vue un élément central de la construction des savoirs - la rationalité occidentale faisant un lien entre le voir et la vérité, entre voir et savoir. On retrouve dans la biomédecine occidentale une quête de visibilité maximale où il s’agit de dévoiler l’intérieur des corps pour visualiser les lésions et les pathologies. C’est le triomphe du regard qui permet « d’entendre un langage au moment où il perçoit un spectacle », comme l’écrit Foucault.

 

   Cette visibilité de l’intime et du privé permet de lutter contre les pathologies physiques et sociales. Elle a d’abord concerné les femmes travailleuses du sexe qui subissaient une surveillance médico-policière avec des examens gynécologiques forcés et parfois publics devant une assemblée de médecins et d’étudiants du temps du système règlementariste. Ces examens étaient censés détecter les lésions des maladies vénériennes, en particulier celles de la syphillis. 

 

   Par la suite, les inventions optiques se succèdent au cours des XIXe et XXe siècles et investissent tout particulièrement les corps des femmes : le colposcope, qui permet l’examen du col de l’utérus, fut inventé en 1925, l’échographe dans les années 1950 ainsi que l’hystéroscope, qui permet d’explorer visuellement l’utérus. Le fauteuil gynécologique des années 2000 est désormais entouré d’écrans, de colposcopes, d’échographes. L’œil nu du/de la médecin est aidé par tout un appareillage optique et par les technologies récentes d’imagerie médicale.

 

   Ce dispositif de contrôle ne s’est généralisé à une majorité de femmes que dans la deuxième moitié du XXe siècle. La légalisation des pratiques contraceptives en 1967 avec la loi Neuwirth a contribué à banaliser l’examen gynécologique. Les corps sont toujours gouvernés et surveillés mais la contrainte et les normes sont moins imposées de manière disciplinaire qu’elles ne sont intériorisées par les femmes. De nombreuses campagnes prenant pour cible les femmes sont réalisées afin de faire la promotion des dépistages des cancers du sein et du col de l’utérus. Ces campagnes, fondées sur la peur et la culpabilité, participent de cette médecine de surveillance qui cible préférentiellement les femmes. En effet, cette surveillance est genrée car elle concerne davantage les femmes que les hommes. De plus, elle est excessive car, dans les sociétés occidentales sur-médicalisées, les femmes sont durant toute leur vie sous surveillance gynécologique. Selon le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, une femme en France va subir en moyenne cinquante consultations gynécologiques et obstétricales au cours de sa vie. Cet excès de surveillance explique en partie la fréquence des violences gynécologiques et obstétricales. Il conduit parfois à des surdépistages de cancers et à des surtraitements. 

 

   La position d’examen gynécologique où la femme est allongée, jambes écartées, les pieds dans les étriers est une position de vulnérabilité et de passivité qui a été construite au XIXe siècle, dans un contexte de relations de pouvoir entre les femmes et le corps médical majoritairement masculin, blanc et hétérosexuel.  Le corps féminin a été construit comme vulnérable et comme plus exposé à l’effraction, un corps aux frontières et aux limites ouvertes. Cette vulnérabilité corporelle est liée aussi à d’autres vulnérabilités, qu’elles soient sociales ou symboliques. Le fauteuil gynécologique participe de cette mise en scène de la vulnérabilité et révèle les rapports de force sur lesquels s’est construite la gynécologie. Cette vulnérabilité diminue la capacité de défense et de consentement des femmes et facilite l’apparition des violences gynécologiques et obstétricales.

 

   Le fauteuil gynécologique a été conçu pour les besoins des médecins sans tenir compte de la perspective des femmes. De plus en plus, des voix s’élèvent pour remettre en question ce dispositif gynécologique qui surveille, qui normalise et qui contrôle le corps des femmes.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Lit - Dr Quinn -Speculum -Hymen



Ikrame Moucharik - Master études sur le genre - Université d'Angers

Références : 

Anne Carol, “L’examen gynécologique en France, XVIIIe-XIXe siècles : techniques et usages”, dans P. Bourdelais et O. Faure, Les nouvelles pratiques de santé. XVIIIe-XXe siècles, Belin, 2005, p. 51-66.


Ikrame Moucharik, Le dispositif gynécologique : un panoptique entre surveiller et guérir, surveiller et punir et surveiller et jouir, Université d’Angers, 2020.

 

Pour citer cet article : Ikrame Moucharik, "Fauteuil gynécologique", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2021.



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