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Folie puerpérale

L’actualité des cas d’infanticide nous invite à interroger l’origine historique des folies de la maternitéPuerperal mania in four stages, Medical times, 1858, Wellcome collection.L’actualité des cas d’infanticide nous invite à interroger l’origine historique des folies de la maternité. 

Alors que la médecine décrit depuis l’Antiquité des formes de délires associés à l’enfantement causées par la rétention du lait dans les mamelles, la définition de « folie puerpérale » tire son origine de textes d’obstétrique de la fin du XVIIIe siècle. Un des objectifs est de la distinguer, tant bien que mal, d’autres maladies puerpérales, telle que la fièvre puerpérale qui se répand à cette époque dans les maternités. Il ne s’agit pas au départ d’un vrai diagnostic. Les médecins constatent simplement l’occurrence des délires durant la période des couches, d’où le nom qui en découle : une folie des couches (durant la grossesse, l’accouchement ou la lactation). Celle-ci peut prendre une allure maniaque ou mélancolique. Esquirol l’étudie à la Salpêtrière (« Observations sur l’aliénation mentale à la suite de couches », Journal général de médecine, de chirurgie et de pharmacie, 1818) et rapporte ainsi l’un de ses neuf cas cliniques : « 22 avril 1814. Accouchement, convulsions pendant vingt-quatre heures. 23 avril : cessation des convulsions, délire, ris continuels. 24 avril : délire général, agitation, fureur, refus de prendre des aliments mais désir irrésistible pour boire de l’eau fraîche. Pendant la nuit exaspération. Le lait ne monte point dans les mamelles ». 

Le diagnostic de « folie puerpérale » s’impose progressivement dans la nosologie médicale même si on ne lui reconnaît pas de réelles spécificités hormis celle - temporelle - de la puerpéralité et peut-être ses extravagances. Depuis que l’on a abandonné l’idée de l’impact de la rétention de lait sur le cerveau, on est bien en peine de déterminer une étiologie spécifique. Les aliénistes s’interrogent d’ailleurs sur l’opportunité de garder un diagnostic si peu spécifique qui pourrait être rattaché aux tableaux de la manie et de la mélancolie. Mais malgré cette faiblesse scientifique, le diagnostic de folie puerpérale survit et s’adapte aux changements de classification.  A la fin du XIXe siècle, on va lui préférer la définition des « psychoses puerpérales », car le mot « folie » est passé de mode. Gilbert Ballet, un des élèves de Charcot, consacre en 1895  la division de l’entité en plusieurs espèces : « Laissez-moi vous dire, dès l'abord, que cette expression de folie puerpérale me paraît défectueuse. Elle semble indiquer qu'il existerait une entité pathologique, toujours identique à elle-même par ses causes et sa symptomatologie. Or, il n’en est rien, j'espère vous le montrer ; et les troubles mentaux qui surviennent au cours de la puerpéralité sont très différents les uns des autres par leur pathogénie, leur nature, leur physionomie et leur évolution. Ce qui revient à dire qu'il n'y a pas une folie puerpérale, mais des folies, ou mieux, des psychoses puerpérales. »

Aujourd’hui, dans la pédopsychiatrie française notamment, on utilise plutôt la terminologie « dépressions périnatales » et l’on distingue trois formes de la maladie : la psychose puerpérale, la dépression post partum, et le baby blues. Mais lorsqu’on étudie cette question depuis une perspective internationale, on se rend compte que la psychiatrie n’a pas trouvé de consensus sur ces diagnostics. Certains courants de la psychiatrie qui pèsent sur l’évolution des classifications s’interrogent toujours sur l’utilité de séparer ces pathologies des plus grands tableaux cliniques de dépression et psychose et de considérer les folies puerpérales comme des maladies spécifiques ? 

Derrière ces débats scientifiques perce un questionnement fondamental sur la naturalité de la maternité. Si l’on considère la maternité comme un moment à risque de folie présuppose-t-on une différence essentielle entre les sexes ?  Il s’agit en effet du seul trouble mental existant encore aujourd’hui qui ne frapperait qu’un seul sexe, si on exclut peut-être le « trouble dysphorique prémenstruel » - certes contesté par une partie de la psychiatrie - mais qui a trouvé un nouveau  développement dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le DSM-5. Bien que la médecine s’attèle à investiguer les troubles mentaux paternels et à refonder la nosologie des troubles de la parentalité, elle n’arrive pas à sortir d’une représentation biologique ancienne. Ainsi, la maternité devient, plus encore que par le passé, une fonction bio-psychique des femmes. Une question reste : qu’en est-il de la paternité ?

Francesca Arena - iEH2 - Institut Éthique Histoire Humanités - Genève

Références :

Hilary Marland, Dangerous Motherhood: Insanity and Childbirth in Victorian Britain  Houndmills, Palgrave-Macmillan, 2004.

Francesca Arena, Trouble dans la maternité. Pour une histoire des folies puerpérales (XVIIIe-XXe siècles), PUP Aix-en-Provence, Collection « Penser le genre », dirigée par Randi Deguilhem et Laurence Hérault, sous presse, février  2020,  208 pages.

Pour citer cet article : Francesca Arena, "Folie Puerpérale", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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