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Grippe espagnole

Les impératifs politiques ou militaires sont aussi importants que les motifs sanitaires pour contrer la diffusion de la grippe espagnole.Archives du Musée du service de santé des Armées.

Les impératifs politiques ou militaires sont aussi importants que les motifs sanitaires pour contrer la diffusion de la grippe espagnole.

 

   Bien qu’elle ait pris des noms variables dus à son étiologie peu spécifique, la grippe est connue en Occident depuis au moins le XVIe siècle. On distingue les pandémies de la grippe saisonnière. La grippe saisonnière touche tous les ans des millions de personnes et fait des milliers de victimes surtout parmi les personnes âgées. Pourtant, de la grippe « russe » de 1889-1890 à la grippe mexicaine de 2009, ce sont les grandes pandémies qui ont scandé l’histoire. C’est assurément la grippe « espagnole » de 1918-1919 qui reste le parangon de la pandémie grippale. Son bilan de 50 millions de morts dans le monde – surtout de jeunes adultes - en fait l’épidémie la plus meurtrière du XXe siècle. 

 

   On lui attribue l’épithète « espagnole » au fait que les journaux éponymes furent les premiers en mai 1918 à rendre compte largement du phénomène dans un pays non soumis à la censure militaire. C’est la deuxième phase de grippe de septembre 1918 à novembre 1918 qui fut la plus meurtrière et engendra les conséquences sociales les plus sévères. En plein conflit mondial, les autorités civiles et militaires sont désemparées face au fléau et doivent improviser des mesures qui ne sont pas toujours guidées par la précaution sanitaire, mais par des impératifs politiques ou militaires. En septembre 1918, les grippés occupent de plus en plus de lits dans les hôpitaux du front et les infirmeries de campagne. Il ne reste plus guère de place pour les blessés. Or le Grand Quartier Général, qui annonce une offensive sur le front Meuse-Argonne, refuse de laisser évacuer les malades. Depuis le début de la guerre, la consigne est de traiter au maximum les malades légers au front ou à proximité afin qu’ils soient de nouveau aptes au combat rapidement. Les militaires sont bien conscients que renvoyer un malade dans ses pénates ou dans un hôpital de l’Intérieur, c’est de fait le retirer des effectifs pour de longues semaines. Devant la pression des médecins du front, le Grand Quartier Général cède le 24 septembre. Il en fut de même pour les permissions, qui de l’avis des médecins favorisaient la contagion, mais que le pouvoir politique se refusait à supprimer de peur de saper le moral de l’armée. Théâtres, écoles, cinéma ferment les uns après les autres. Les usines et les commerces tournent au ralenti. Les consignes d’hygiène comme la désinfection des voitures de métro ou de train ne sont pas respectées faute de personnel et de produits désinfectants disponibles. Il en va de même des mesures de quarantaine impossibles à faire respecter face à une maladie réputée bénigne et très contagieuse. Seules quelques îles reculées (Sainte-Hélène, les Samoa américaines) seront épargnées au prix de quarantaines locales drastiques. Une troisième vague viendra achever les plus faibles entre février et mai 1919. Les pourparlers de paix préalables au Traité de Versailles s’interrompent même quelques jours en avril 1919 car le président américain Wilson est grippé. 

 

   Entre un tiers et la moitié de la population contracte la maladie. La population, qui n’est pas apte au repos, travaille jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que les complications létales apparaissent, en particulier les pneumonies. Sans connaissance du pathogène, sans traitement efficace, la population s’adonne aux médications des plus fantaisistes, à commencer par l’alcool dont les vertus thérapeutiques sont accréditées par le grand public bien que les médecins ne soient pas dupes. 

 

   Si quelques célébrités sont décédées de la grippe, comme Guillaume Apollinaire ou Edmond Rostand, la pandémie est très rapidement entrée dans l’oubli, enfouie sous le déluge mémoriel qui a suivi la première Guerre mondiale. A quoi attribuer cet oubli ? Bien sûr au conflit mondial, mais aussi à l’absence d’élément de fixation : pas de lieu de mémoire, pas de date connue de début ou de fin de l’épidémie, pas de héros comme put l’être le poilu, même si dans certains pays les personnels de santé héroïques sont célébrés. Plus que d’oubli, il faut d’ailleurs parler de silence. Le Monde occidental est alors en pleine transition épidémiologique. On passe d’une mortalité majoritairement d’origine infectieuse (tuberculose, dysenterie, rougeole…) à une mortalité par maladies dégénératives (cancer, maladie d’Alzheimer… ). Avec les règles d’hygiène, l’asepsie et la vaccination, diffusées entre autres par Pasteur et Koch, on pense avoir jugulé les grandes épidémies qui ont ponctué les siècles précédents.

 

   L’épidémie de grippe espagnole vient comme un démenti cinglant à la face des autorités médicales et politiques, incapables de faire face. On comprend que ces dernières n’aient pas souhaité entretenir le souvenir de ce ratage sans précédent dans l’histoire de la santé. La grippe a si profondément marqué les organismes qu’il fallut attendre 1957-1958 avant de voir éclore la deuxième pandémie grippale du XXe siècle, la grippe asiatique, qui fit quelques millions de morts dans le monde. Ce n’est qu’à la fin du XXe et au début du XXIe siècles qu’est réapparu le spectre de la grippe espagnole avec l’émergence de nouvelles menaces épidémiques comme le Sida, le SRAS en 2003 ou la grippe aviaire en 2006.  La reconstitution du virus a confirmé que « la mère des épidémies » était bien liée au virus A(H1N1), souche qui rôde encore parfois l’hiver lors des épidémies de grippe saisonnière. 

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Barcelone 1821 - Livourne 1804 - Polio

Freddy Vinet - Université Paul-Valéry Montpellier 3 - GRED

Références  : 

Freddy Vinet, La Grande Grippe. 1918. La pire épidémie du siècle, Editions Vendémiaire, 2018.

Patrick Berche, Faut-il avoir encore peur de la grippe ? Histoire des pandémies, Paris, Odile Jacob, 2012.

Pour citer cet article : Freddy Vinet, "Grippe espagnole", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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