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La Mecque

En 1865, le choléra se répand dans le monde à partir de La Mecque, réorientant les priorités de la jeune politique de santé internationale vers l’espace de circulation des pèlerins musulmansEntrée du bâtiment de désinfection, lazaret de Tor.

En 1865, le choléra se répand dans le monde à partir de La Mecque, réorientant les priorités de la jeune politique de santé internationale vers l’espace de circulation des pèlerins musulmans.

La première conférence sanitaire internationale avait eu lieu en 1851. Dans un contexte où, depuis 1815, l’apaisement des conflits européens avait permis le développement du commerce mondial, favorisé par la navigation à vapeur, la question des épidémies avait été à l’origine de la première expérience de rencontre diplomatique non motivée par la guerre. Il s’agissait pour les nations européennes de trouver un compromis entre la nécessité de se protéger face au retour des épidémies (la fièvre jaune en 1821, le choléra en 1832) et la volonté de libérer les flux commerciaux. Le système empirique des quarantaines hérité du Moyen Age apparaît désormais comme une entrave. Pour tenter de l’alléger en Europe même, les délégués des deux premières conférences sanitaires internationales (1851 et 1859) ont l’idée d’externaliser la barrière quarantenaire sur les littoraux de l’Égypte et de l’Empire ottoman. Pour protéger l’Europe, il fallait bloquer les épidémies là où elles se trouvaient, c’est-à-dire en Orient. L’Empire ottoman est donc sommé de renforcer son système quarantenaire et les mesures d’hygiène dans les ports de départ. Consuls et médecins européens en poste dans les Échelles du Levant, ainsi que deux Conseils de santé fondés à Alexandrie et Istanbul, composés en partie d’étrangers, sont chargés de contrôler l’efficacité de cette barrière établie sur la rive orientale de la Méditerranée. 

La diffusion du choléra à partir du pèlerinage de La Mecque en 1865 donne une nouvelle justification à ce mouvement d’externalisation. Dès lors, les pèlerins de La Mecque sont identifiés comme le principal « groupe à risque » et deviennent une préoccupation majeure de l’Europe. La troisième conférence sanitaire internationale, qui se réunit à Istanbul en 1866, cherche le moyen d’enrayer cette nouvelle menace, liée notamment au développement de la navigation à vapeur qu’empruntent désormais les pèlerins. Les trajets de la contagion n’en sont que plus rapides. Or, les conférences sanitaires internationales qui se succèdent dans la seconde moitié du XIXe siècle n’aboutissent pas à des accords diplomatiques applicables en Europe. L’élaboration d’une législation internationale contraignante achoppe en effet sur la défense des souverainetés nationales, chaque État souhaitant garder la main sur sa politique de santé, et sur les incertitudes scientifiques qui divisent contagionistes et anticontagionistes jusqu’à l’avènement de la bactériologie à la fin du siècle. En revanche, sur la base de simples « recommandations », la question du pèlerinage parvient à mettre d’accord les puissances européennes qui la traitent de façon très concrète sur le terrain. Il s’agit là encore de protéger l’Europe en agissant sur un espace tiers, en l’occurrence la mer Rouge où se croisent les pèlerins venus d’Inde, berceau du choléra, et les autres croyants musulmans.

Un dispositif quarantenaire spécifique pour les pèlerins de La Mecque y est donc établi. À l’entrée la mer Rouge, les pèlerins d’Asie se rendant à La Mecque sont contraints à une halte dans un lazaret situé sur l’île de Camaran. Si le choléra ne se manifeste pas parmi eux, ils sont autorisés à poursuivre leur voyage sacré. Après les rituels du pèlerinage, ce sont les pèlerins qui repartent vers les régions septentrionales du monde musulman, c’est-à-dire à proximité de l’Europe, qui sont immobilisés dans un second lazaret situé à Tor, au sud du Sinaï. D’autres établissements quarantenaires secondaires sont établis sur les littoraux africains de la mer Rouge et le long de la voie de chemin de fer reliant Damas à Médine. Les pèlerins y sont soumis à un régime de contrôle sanitaire sévère, et à un enfermement dont la durée peut être longue si le choléra, puis la peste avec le retour de celle-ci à la fin du siècle, sont signalés au cours du pèlerinage. Même les migrants, autre groupe de voyageurs considérés comme dangereux, ne connaissent pas un tel degré de contrôle. Quant aux « voyageurs ordinaires », ils ne sont plus assujettis à quarantaine mais bénéficient de l’English system, l’inspection sanitaire et le suivi individuel des voyageurs qui va s’imposer définitivement après l’avènement de la bactériologie.

Le dispositif sanitaire spécial appliqué aux pèlerins de La Mecque est imposé et contrôlé par les puissances européennes. Même si les autorités ottomane et égyptienne y collaborent, elles déplorent la perte de leur souveraineté en matière sanitaire. Après la Première Guerre mondiale, dans un contexte de reflux de la menace épidémique, la gestion du dispositif passe entre les mains des premières institutions sanitaires internationales pérennes, puis sous la houlette de l’OMS à partir de 1948. Le régime sanitaire des pèlerins est toutefois très allégé alors, notamment en raison de la généralisation des vaccinations, mais les lazarets de la mer Rouge ne disparaissent définitivement qu’à la fin des années 1950. À cette date, la responsabilité du contrôle sanitaire est transférée à l’Arabie saoudite, ce qui met un terme à plus d’un siècle d’ingérence internationale dans le pèlerinage à La Mecque. 

Sylvia Chiffoleau - CNRS/LARHRA

Références :

Sylvia Chiffoleau, Genèse de la santé publique internationale. De la peste d’Orient à l’OMS, Ifpo/Presses universitaires de Rennes, 2012.

Saurabh Mishra, Pilgrimage, Politics and Pestilence. The Hajj from the Indian Subcontinent – 1860-1920, Oxford University Press, 2011.

Pour citer cet article : Sylvia Chiffoleau, "La Mecque", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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