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Lypémanie

Renommer les maladies est un acte politique autant que scientifique, comme le montre l’exemple de la lypémanieLe lypémane dans Bénédict Augustin Morel, Traité pratique et théorique des maladies mentales, 1852.

Renommer les maladies est un acte politique autant que scientifique, comme le montre l’exemple de la lypémanie. 

 

Mais où est passée la lypémanie ? En se disant atteint de lypémanie en 2018, le chanteur romantiqueMarc Lavoine a exhumé auprès de nombreux médias une maladie mentale qui a disparu corps et âme au début du XXe siècle.

Il est difficile de savoir pourquoi une catégorie diagnostique meurt. Autant il est d’usage de sonner le clairon quand on invente, découvre ou baptise une nouvelle maladie, autant il est rare qu’on sonne le glas quand on en inhume une. Les maladies mentales meurent donc sans bruit.

En tournant les pages des registres d’admission de la psychiatrie française, on constate que les lypémanes représentaient jusqu’au quart des patients internés dans les années 1880. Au Mans, le docteur Etoc Demazy avait repéré le caractère dominant de ces affections tristes dès les années 1860. Et puis ils disparurent. Comme les dinosaures, ils firent l’objet d’une extinction massive et brutale. Quelle météorite les avait donc atteints ?

Pour comprendre la disparition de la lypémanie, il est nécessaire de comprendre sa naissance. Pourquoi le mot a-t-il été inventé dans les années 1820 ? Son étymologie fait sens. Être lypémane signifiait être fou d’être triste. L’utilisation du suffixe “-manie” était justifiée car l’époque durant laquelle la maladie fut baptisée était toute dédiée à la description des délires sous la forme de manies fixées sur un seul objet, littéralement des monomanies. Il était logique d’intégrer la folie de la tristesse à cet ensemble.

Après son baptême par Esquirol, le lypémane a pris corps dans les ouvrages de psychiatrie, notamment le Traité pratique et théorique des maladies mentales de Morel (1852) dont est tirée l’image. Il est décrit comme ombrageux et gémisseur, détourné du monde réel, peu affectueux, suicidaire, halluciné. Il résiste aux volontés qui le contrarient, familiales comme médicales. Il rechigne à s’habiller et à s’alimenter. Son mugissement permanent trahit sa force dépressive. Le lypémaniaque, dont les humeurs sont ralenties, reste des heures immobile, mutique, les mains pendantes. Il a les yeux à demi fermés, les sourcils rapprochés, la tête inclinée sur la poitrine : c’est ainsi qu’il est représenté dans l’iconographie médicale du XIXe siècle.

Beaucoup d’éléments dans ce tableau renvoient à la très ancienne mélancolie. Pourquoi ne pas continuer à nommer cet état à partir d’une notion qui a fait ses preuves ? Comme le rappelle Jean Starobinski dans L’Encre de la folie, il s’agissait alors d’achever de médicaliser les humeurs en dissociant d’une part les états les plus sinistres et les plus délirants – désormais affectés par le nom de lypémanie - et d’autre part ce que les milieux littéraires et poétiques désignaient vulgairement comme mélancolie, mêlant sous un même terme – trop galvaudé ? - des tourments parfois bénins et pas toujours tristes. Sous la forme de la lypémanie, la mélancolie médicalisée prenait donc au XIXe siècle un tour sévère, dépressif et démentiel.

L’avènement de la lypémanie correspond donc à deux gestes politiques : la mise à mort d’une certaine histoire - complexe - de la mélancolie, la nouvelle pratique de classement des maladies mentales selon un nouvel ordre scientifique promu par une nouvelle discipline. Les aliénistes, que l’on prenait souvent alors pour des philosophes, des prêtres et rarement pour des vrais médecins, devaient singulariser leur vocabulaire pour établir ce qui constituait, selon eux, la nouvelle science de l’esprit.

Mais la lypémanie est morte sans tambour ni trompette au début du XXe siècle. La lypémanie n’a plus droit de cité dans les revues psychiatriques après les années 1890. Dans les années 1920, plus aucun patient ne relève de ce diagnostic marqué du sceau de la psychiatrie classique du XIXe siècle.

La tristesse se serait-elle estompée dans les sociétés modernes ou au contraire serait-elle devenue la règle ? La chronologie de l’effondrement qui nous préoccupe laisse plutôt penser que l’évolution de la classification psychiatrique au début du XXe siècle joue un rôle important dans cette disparition. Le délire de l’entristement a pris désormais d’autres formes et s’est chargé d’autres noms. Mais le déplacement n’est pas anodin. La démence précoce, baptisée quelques années avant la fin du XIXe siècle par les psychiatres de langue allemande, transformait la vieille mélancolie en une condition dont le nom signalait bien le caractère tragique.

Hervé GUILLEMAIN - Le Mans université - TEMOS CNRS 9016

Références :

Hervé Guillemain, Schizophrènes au XXe siècle. Des effets secondaires de l’histoire, Alma, 2018.

Jean Starobinski, L’encre de la mélancolie, Paris, Seuil, 2012.

Pour citer cet article : Hervé GUILLEMAIN, "Lypémanie", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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