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Médecine à distance

L’épidémie de Covid-19 nous invite à nous replonger dans une pratique ancienne : la médecine à distance.Farm Security Administration/Office of War InformationL’épidémie de Covid-19 nous invite à nous replonger dans une pratique ancienne : la médecine à distance.

La crise sanitaire actuelle est l’occasion de remettre au goût du jour une pratique pourtant jugée archaïque à partir du début du XIXe siècle : la consultation médicale à distance. En effet les personnels soignants libéraux sont invités depuis peu, par le ministère des solidarités et de la santé, à mettre en place une télémédecine, c’est-à-dire à accueillir leurs patients à distance, via les nouvelles technologies, pour les protéger et se protéger du virus. Cette pratique est désormais prise en charge par la sécurité sociale. Pourtant ce que l’on considère aujourd’hui comme une petite révolution est une pratique ancienne. Petite rétrospective …

L’existence de la médecine à distance remonte à l’Antiquité. Galien, au IIe siècle ap. J.-C, pratique la consultation épistolaire pour des patients souffrant d’affections oculaires et se trouvant trop éloignés pour bénéficier d’une consultation. Cette pratique de la médecine par lettre réapparaît, en tout cas de manière plus conséquente, au XIIIe siècle à Bologne. Mais selon L. Brockliss la pratique n’est attestée en France qu’à partir du XVIe siècle. Les consultations sont alors répertoriées dans des recueils appelés consilia. Le plus ancien est celui de Jean Fernel (1506-1558), mathématicien, astronome et médecin, publié en 1582 et conservé à la BNF.

Mais qui écrivait ces lettres ? Dans un premier temps elles sont rédigées et expédiées dans les cercles médicaux, elles sont alors des demandes de conseils entre confrères. Mais à partir du XVIIe siècle une minorité de profanes prennent possession de ce type de consultation médicale et entrent en contact directement avec les médecins. La pratique est en constante progression et devient courante au XVIIIe siècle, qualifié alors par M. Stolberg « d’âge d’or » de la consultation épistolaire profane. En témoignent les nombreux corpus européens, parfois très volumineux, dont celui du célèbre médecin suisse Samuel Tissot (1728-1797). À partir des années 1820 cette pratique disparaît et devient le signe d’une médecine archaïque à l’heure des révolutions médicales.

On peut se demander pourquoi consulter à distance ?  Comment est-il possible de soigner à distance ? On peut alors s’interroger sur la nature de la relation thérapeutique à distance. L 'étude de la correspondance d’Etienne-François Geoffroy (1672-1731), apothicaire et médecin parisien du début du XVIIIe siècle, peut nous permettre d’esquisser quelques éléments de réponse. Contrairement à la télémédecine, où l’objectif est de consulter un médecin sans se déplacer, la consultation par lettre intervient majoritairement chez des patients qui sont en mesure de consulter physiquement. Ils ont alors déjà consulté leur praticien régulier mais sans succès. Écrire une lettre à Geoffroy c’est alors demander l’avis, en dernier recours, d’un médecin plus prestigieux membre de l’Académie des sciences et du collège des médecins de Paris. Le malade, ou son entourage, rédige une lettre avec la description des maux, du parcours thérapeutique déjà engagé et exhorte le médecin à donner un nouvel avis. Ce à quoi Geoffroy répond avec une analyse de la maladie et de ses causes puis avec une proposition de traitement.

Ce qui est alors intéressant, et que l’on retrouve en télémédecine, c’est l’impossibilité pour le médecin d’ausculter le malade. Passer par l’écrit permet aux malades de prendre conscience de leurs maux. La nécessité de précision, qu’induit la consultation à distance, oblige les malades à faire une introspection d’eux-mêmes et de leurs sensations, ce qui donne alors un sens à la maladie. Le patient est un acteur à part entière de la relation qui se met en place car il est déjà dans une posture thérapeutique. Au XVIIIe siècle, de nombreux malades ont une culture médicale développée, grâce aux multiples consultations faites en amont mais pas seulement. Ils ont alors des attentes, liées à leurs connaissances, qui se muent en stratégies personnelles et qui vont influencer la pratique médicale. Il est courant qu’un patient négocie son traitement en fonction de ce qu’il imagine de sa maladie. La relation de soin est alors une alliance où les deux parties sont interdépendantes : l’une pour le soin, l’autre pour stabiliser sa clientèle (l’offre sanitaire est gigantesque). Mais la relation de soin est aussi affective, il se créer alors une proximité entre médecin et patient quand la consultation épistolaire est répétée.

Cependant la correspondance de Geoffroy, aussi bien que celle de Tissot, révèle une relation de soin bien différente de celle que l’on connait même lors d’une téléconsultation. Elle naît dans la distance et doit alors prendre en compte le temps nécessaire de l’épistolarité. En outre la relation de soin est tout sauf une relation de face à face ou colloque singulier. La maladie est collective et de nombreux individus interviennent à la fois pour écrire à la place du malade (médecin, parents, amis) mais aussi pour acheminer la lettre jusqu’à Paris. Se succèdent alors différents cercles sociaux de la maladie.

Marie Guais - Le Mans université

Références

Marie Guais, Les consultations épistolaires du médecin parisien Etienne-François Geoffroy (1672-1731) : étude de la relation médecin-patiente, Mémoire dirigé par Nahema Hanafi, Université d’Angers, 2018.

Isabelle Robin, « La téléconsultation médicale : une pratique ancienne et délicate », France Culture, 28 avril 2020, à écouter sur France culture

Pour citer cet article : Marie Guais, "Médecine à distance", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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