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Ménopause

Histoire de la ménopause, Robert A. Wilson, Feminine forever (1966)Robert A. Wilson, Feminine forever (1966)

L’histoire de la catégorie médicale « ménopause » s’articule aux rapports sociaux de sexe. 

Si la « ménopause », en tant que catégorie de pensée, relève d’une évidence dans notre contexte social actuel, elle n’en est pas moins le produit d’une histoire. Cette catégorie médicale a, en effet, connu des transformations, au gré des évolutions des regards et des savoirs sur le corps. C’est au début du XIXe siècle, que le terme « ménopause » apparaît. Les traités de médecine évoquent auparavant la « cessation des menstrues », puis la notion d’« âge critique » apparaît sous la plume des médecins au siècle des Lumières. En 1821, le terme « ménopause » est utilisé pour la première fois par Charles de Gardanne, médecin français, dans son ouvrage De la ménopause ou de l’âge critique des femmes. La création de la catégorie « ménopause » s’inscrit dans un contexte historique où le développement de la biologie et de l’entreprise de catégorisation des êtres s’articulent pour fonder une nouvelle épistémè du corps. Au modèle unisexe qui prévalait jusqu’alors, dans lequel les fluides corporels n’étaient pas systématiquement assignés à l’un ou l’autre sexe et les représentations du climatère étaient communes aux deux sexes par exemple, se substitue un modèle de deux sexes, qui fait émerger une biologie proprement féminine, comme l’ont montré les travaux de Thomas Laqueur. Or, la catégorisation binaire des sexes va de pair avec leur hiérarchisation. Avec l’invention de la catégorie « ménopause » émerge ainsi un concept de transformation et de déséquilibre proprement féminin qui vient justifier le système des rapports sociaux de sexe, nourrissant les représentations d’un corps féminin soumis à une constitution cyclique et précaire, marqué par une naturalité instable, opposé à un corps masculin caractérisé par la constance et l’équilibre, moins instable, parce que moins « naturel ». 

Quelle que soit l’étiologie explicative, la ménopause est décrite comme un déséquilibre et associée à un cortège de pathologies. Au début du XIXe siècle, dans le cadre de la théorie des humeurs, les médecins expliquent la ménopause par un manque de force pour expulser le sang. « Les maladies qui affligent les femmes à l’âge critique sont si nombreuses », prévient Charles de Gardanne dans son ouvrage de 1821, où la ménopause est associée à des fièvres, inflammations (de la peau, de l’œil, de la bouche, des amygdales), maladies des articulations, ulcères, furoncles, ophtalmies, angines, pharyngites, hémorroïdes, ulcères de l’utérus, cancer de l’utérus, tumeurs aux mamelles, polypes de la matrice et du vagin, apoplexie sanguine, vomissements de sang, douleurs de tête, hépatite, calculs biliaires, prurit des parties génitales, inflammation de la matrice, rhumatismes, épilepsie, paralysie... La psychiatrie établit, quant à elle, un lien entre ménopause et maladie mentale à la fin du siècle. « Nous pouvons donc affirmer avec les plus illustres parmi les aliénistes que la ménopause est une cause indubitable de folie », prévient le docteur Guimbail dans De la folie à la ménopause(1884). 

Cette construction de la ménopause, marquée par la pathologisation, est renouvelée avec l’appréhension hormonale du corps, qui prend le pas sur le système des humeurs au tournant du XXe siècle. Avec pour principe une sexuation des hormones, elle définit, dès lors, la ménopause comme carence hormonale. La ménopause devient, au fil du siècle, l’objet d’un processus de médicalisation. Le gynécologue américain Robert A. Wilson soutient au cours des années 1960 que la ménopause est une pathologie due à une carence en hormones au même titre que le diabète et le dysfonctionnement de la thyroïde. Il explique, dans son ouvrage Feminine Forever (1966), que « la ménopause est un dysfonctionnement menaçant “l’essence féminine”». La représentation des œstrogènes comme principe de féminité nourrit cette conception médicale qui met en équation ménopause et exclusion de la féminité.

Les ouvrages médicaux contemporains décrivent la ménopause non comme une transformation, mais comme une involution. La ménopause y est associée à une symptomatologie, à la déficience hormonale et au risque (d’ostéoporose et de cancers). Troubles et symptômes ne sont pas présentés comme une potentialité, mais comme le cadre même de la ménopause. Ces discours sont, en outre, construits à partir de représentations qui définissent la féminité à l’aune de la fécondité : c’est à partir des mesures endocriniennes de femmes en âge de reproduction, prises comme standard de norme, qu’est décrite la déficience hormonale à la ménopause. Les discours médicaux produisent et reproduisent ainsi des représentations genrées du vieillissement, faisant de la ménopause le prélude d’une vieillesse plus précoceet disqualifiante pour les femmes que pour les hommes.

Cécile Charlap - Université de Toulouse II - LISST CERS

Références : 

Cécile Charlap, La Fabrique de la ménopause, Paris, CNRS, coll. « Corps », 2019.

Thomas Laqueur, La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992.

 

Pour citer cet article : Cécile Charlap, "Ménopause", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHis, Le Mans Université, 2020.

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