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Morbus democraticus

Au cours du XIXe siècle, la maladie démocratique - morbus democraticus - est présentée par certains médecins comme une forme de folie politique.H. Daumier, Le Charenton ministériel, Gallica.Au cours du XIXe siècle, la maladie démocratique - morbus democraticus - est présentée par certains médecins comme une forme de folie politique.

   Le Morbus democraticus, théorisé sous ce nom par un médecin et sociologue socialiste belge, Agathon de Potter (1827-1906), dans son ouvrage paru en 1884-1885, La Peste démocratique : morbus democraticus : contribution à l'étude des maladies mentales, désigne une forme de folie politique au cours du XIXe siècle. Cette définition peut paraître étrange, mais il ne faut pas oublier que le XIXe siècle représente un tournant dans la représentation des formes de folie.

 

   En effet, par les différentes formes que prend la folie, appelées monomanies, Pinel et Esquirol développent la médicalisation de celle-ci au cours du siècle. Dans cette manière de penser la folie, le politique est considéré comme un élément potentiel de la folie au même titre que d'autres types de comportements (vol, incendie, etc.). Un diagnostic émerge, appelé alors « monomanie politique », puis « névrose révolutionnaire » (la définition est du docteur Cabanès), pour terminer par être qualifié  de « paranoïa réformatrice ».

 

   De fait, l'Europe connaît d'importantes révolutions influencées par la France des Lumières opposant la démocratie et la royauté dans les révolutions françaises de 1830, 1848 et 1871. Mais c'est surtout en 1848 que la question d'une relation entre révolution et folie prend un tournant particulier avec l'instauration du suffrage universel masculin et l'avènement de la souveraineté populaire. Les députés de l'Assemblée estiment alors, lors d'une séance, le 15 mai 1848, que la passion pour la politique et la folie se rejoignent dans un même état d'esprit, dans le contexte de mai 1848, où de vives contestations entre politiques font face à un gouvernement provisoire. 

 

    Que disent les aliénistes ? Suite à la proclamation de la Seconde République, les membres de la Société médico-psychologique organisent le 6 mars 1848 une discussion sur « l'influence des commotions politiques et sociales sur le développement des maladies mentales ». Les révolutions atteignant également le cadre européen, l'espace monarchique « allemand » en construction réagit face aux troubles français. En effet, la folie est au centre des attentions, notamment au cœur de celle d'un aliéniste allemand, Karl Starck, qui dénonce l'attitude du peuple français comme étant prise par la folie. Un autre docteur allemand, Carl Theodor Groddeck, publie une thèse en 1850 intitulée De la maladie démocratique, nouvelle espèce de folie. Il y explique que la folie naît de l'absence de sentiment national et d'obéissance.  

 

    Sur la perception de la folie les aliénistes se divisent en deux catégories. Certains envisagent la folie comme étant la conséquence de la révolution tandis que d'autres pensent qu'elle est sa cause directe. Par exemple, les hommes politiques et aliénistes de l'époque mettent sur le compte de la folie, la montée du féminisme. Au XIXe siècle, des femmes sont internées dans des asiles en raison de leur revendications d'égalité civique. Les médecins distinguent par exemple un cas spécifique survenu lors de la Révolution Française de 1789. Théroigne de Méricourt, féministe belge, rejoint les rangs des Girondins à l'Assemblée Nationale en 1789. Mais en 1793, les Montagnards répriment les Girondins dans le sang. Celle-ci évite la décapitation en raison d'une démence dont elel serait sujette. Elle est alors internée. Les aliénistes estiment que sa folie se détermine dans sa participation à la Révolution par sa volonté de participer à la politique et de s'y mêler activement.

 

    Dans l'effort des hommes politiques et de science à lier révolution et folie, les médecins ont toutefois reconnu que le nombre d'internements diminuait pendant les périodes révolutionnaires et augmentait en temps de stabilité politique. La folie ne serait pas la conséquence directe de la révolution mais celle d'un fort engagement politique. En effet, cette maladie est aussi perçue par les aliénistes comme une maladie de classe, celle du prolétariat. Classe revendiquant ses droits, le prolétariat est majoritairement présent dès le début dans les révolutions, manifestant contre le pouvoir. La dernière mention de la maladie démocratique vient logiquement lors de la Commune en 1871. En effet, cette nouvelle révolution du XIXe tend à généraliser les folies d'ordre politique selon les aliénistes, qui assistent disent-ils à une explosion de délires liés notamment à la guerre franco-prussienne et au siège des Prussiens à Paris.

Julie Chevallier - Le Mans Université

Références :

Laure Murat, L'homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie, Paris, Gallimard, 2011.

Yannick Ripa, La ronde des folles : Femme, folie et enfermement au XIXe siècle : 1838-1870, Paris, Aubier, 1986.

Pour citer cet article : Julie Chevallier, "Morbus Democraticus" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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