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Mort imminente (near death experience)

Au milieu des années 1970, la near-death experience s’impose comme une nouvelle manifestation spirituelle au sein de la médecine au cœur d’une politique des survivants et de leurs traumatismes.Carl Nighswonger, collaborateur d’Elisabeth Kübler-Ross, avec une patiente souffrant de leucémie lors d’une session publique des Death and Dying Seminars (1965-69) au Billings Hospital, Chicago. Image tirée de Life, 21 Novembre 1969.

Au milieu des années 1970, la near-death experience s’impose comme une nouvelle manifestation spirituelle au sein de la médecine au cœur d’une politique des survivants et de leurs traumatismes.

 

   La NDE (near-death experience, ou mort imminente en français) est une catégorie clinique créée en 1975 par le médecin-philosophe américain Raymond Moody dans son livre Life after Life. L’auteur y décrit l’expérience de mort imminente selon une typologie en quinze étapes, comprenant entre autres la sensation de se retrouver hors de son corps, la rencontre avec des proches défunts, la traversée d’un tunnel sombre ou encore la fusion avec une lumière éblouissante. 

 

  Face à l’engouement, spécifiquement américain, pour la NDE, différentes hypothèses ont été avancées depuis les années 1970 pour expliquer la multiplication des témoignages. La plus courante veut que le nombre élevé des récits de mort imminente serait lié aux succès de la médecine cardio-vasculaire et à la résurgence d’une spiritualité sur le lit de mort. S’il est vrai que le perfectionnement des techniques de réanimation a permis de sauver de plus en plus de vies, il faut également relever la volonté proprement historique d’un certain nombre de chercheurs cliniciens à récolter de tels récits. Mais c’est aussi une affaire de santé publique dans laquelle s’avèrent centraux la psychologisation de la mort et le statut du survivant.

 

  Dans l’après-guerre, la mort se trouve au centre des transformations médicales. Le progrès dans la cure des maladies cardio-vasculaires va de pair avec des pronostics de plus en plus précis réduisant les conséquences fatales des maladies graves. La gériatrie émerge comme une nouvelle spécialité dans le contexte d’une population qui vieillit. Les avancées biomédicales ont modifié profondément le paysage hospitalier et clinique, renforçant le pouvoir médical dans le contexte d’une redéfinition de la mort cérébrale et d’une éthique professionnelle fondée sur le prolongement de la vie des patients. Alors que la médecine est accusée d’avoir rendu taboue la mort, une discussion nouvelle se manifeste autour de l’euthanasie, désormais axée sur les droits et la dignité des patients.

 

   Dès le milieu des années 1960, apparaissent de nombreuses techniques psychothérapeutiques intervenant sur la peur de la mort des patients. Des agents psychopharmacologiques comme le LSD-25 sont utilisés pour soigner les troubles psychologiques des patients souffrant d’un diagnostic de cancer terminal en simulant le passage de la vie à la mort. D’autres études fleurissent autour de l’ “expérience du suicide” qui mettent en évidence la baisse potentielle de la peur de la mort chez les patients ayant survécu à une tentative. Puis une série d’enquêtes importantes évalue les personnes et patients ayant survécu à un accident grave (noyade, chute, accident de circulation). Pour le psychiatre Russell Noyes et le psychologue Roy Kletti, l’expérience de mort imminente – soudainement vécue lors d’un accident – serait qualifiable selon les trois étapes [1) Résistance 2) Bilan de vie 3) Transcendance]. Ce modèle, qui analyse le survivant à l’intersection d’une théorie des traumatismes et de la mystique, se rapproche de celui d’Elisabeth Kübler-Ross qui suggère, de manière similaire, une évolution psychologique allant du déni à l’acceptation de la mort [1) Déni, 2) Colère, 3) Marchandage, 4) Dépression, 5) Acceptation]. 

 

   Les différentes tentatives d’expliquer les états proches de la mort soulèvent des questions importantes. La mort imminente implique-t-elle un état de mort apparente, comme le coma prolongé, ou se réfère-t-elle aux états vécus en pleine conscience lors d’une confrontation subite à la mort ? En effet, au milieu des années 1970, on voit la notion de mort imminente s’éclipser dans un contexte marqué par la redéfinition du statut du survivant. Aux États-Unis les expériences des survivants sont politisées, menant à l’inclusion du trouble de stress post-traumatique (PTSD) dans le DSM-III (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), en 1980. Ce diagnostic définit désormais les survivants comme des personnes traumatisées plutôt que des êtres “illuminés” qui auraient appris quelque chose sur le rapport entre la vie et la mort. 

 

   Ces contradictions nous montrent que la NDE est avant tout un objet politique : les récits servent à illustrer la façon de traiter les malades en fin de vie, à briser le tabou sur la mort, ou à thématiser la spiritualité au temps de la médecine de pointe. Ce qui lie ces recherches disparates c’est l’importance cruciale qu’elles accordent à la volonté d’universaliser une expérience extraordinaire qui reste au fond très personnelle et intime. La NDE, définie au milieu du XXe siècle, nous enseigne finalement davantage sur les discours médico-scientifiques que sur les personnes concernées et leur ancrage culturel et spirituel. 

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire :LSD- Psychédélique-

Jelena Martinovic - University College London

Références :

Martinovic Jelena, Mort imminente. Genèse d’un phénomène scientifique et culturel, Genève, MetisPresses, 2017.

Martinovic Jelena (2019), “A Brief History of Psychiatry and Death”, Harvard Review of Psychiatry, 27;4, pp. 260-267.

Pour citer cet article : Jelena Martinovic, "Mort imminente" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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