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Phosphorisme

L’histoire du phosphorisme est un exemple de reconnaissance d’un mal industriel par la société et l’Etat.Légende : Système osseux : nécrose phosphorée du maxillaire inférieur, Coll. BIU SantéL’histoire du phosphorisme est un exemple de reconnaissance d’un mal industriel par la société et l’Etat

Le phosphorisme est une maladie marquante du XIXe siècle, et l’une des premières reconnues comme professionnelles. Elle est liée au phosphore, dont il existe 3 types : le blanc, le rouge et le sesquisulfure de phosphore. Le premier et le dernier sont à l’origine du phosphorisme. Cette affection est observée pour la première fois dans les manufactures des allumettes, par les docteurs Heyfelder et Lorinser en 1839, à Vienne, et par le docteur Roussel en 1842, en France. Les secteurs touchés par le phosphorisme sont des manufactures d’allumettes phosphoriques, les fabriques de lampes de mineurs, de jouets à détonation et bien sûr les manufactures de phosphore blanc. Pour autant, le secteur des allumettes reste prépondérant et les symptômes qui touchent ses travailleurs sont la nécrose de la mâchoire, la dermite aiguë ou  la dermite chronique. 

Cette maladie s’explique par la fabrication et la manipulation de pâte phosphorée, par la proximité des émanations de vapeurs de bains sulfureux dans des locaux mal ventilés et mal aménagés. Elle touche entre 2 et 3 % des employés comme le montrent les données de l’usine de Pantin, dont 16 ouvriers sont touchés sur 700 en juillet 1896. Les femmes, 91 % des travailleurs en 1914, restent toute la journée dans l’usine, même lors du déjeuner, ce qui accentue le risque d’indigestion du phosphore. 

Le corps médical en France s’intéresse à cette pathologie dès 1845. Le Docteur Roussel accuse les vapeurs et les mauvaises conditions d’hygiène d’être la cause de la névrose phosphorée. En 1855, le docteur Tardieu réalise une enquête pour le ministère de l’agriculture, du commerce et des travaux publics, montrant la spécificité des conditions de travail des manufactures d’allumettes. C’est surtout dans les années 1890 que les docteurs Arnaud et Courtois-Suffit vont, par leur présence permanente dans des manufactures en tant que médecins, préciser la recherche et caractériser les symptômes du phosphorisme. Le traitement proposé est soit chirurgical avec un retrait de la moitié de la mâchoire ou du palais entier en mettant en avant les fosses nasales, soit médical avec des inhalations d’ozone, l’éloignement des villes, un régime lacté… 

A partir de 1880, les nombreux dépôts de plaintes venant des usines de Pantin et Aubervilliers montrent la prise de conscience de cette maladie par les ouvriers. Mais c’est surtout avec la création de la Fédération nationale des ouvriers et ouvrières des Manufactures d’Allumettes de l’Etat en 1892 que s’enclenche la lutte contre le phosphore blanc. Il y a eu deux mouvements de grève marquants, celui du 19 au 29 mars 1893 et celui de mars à mai 1895. Ces mouvements sont très suivis, en raison d’une forte syndicalisation dans cette branche, avec par exemple 562 syndiqués dans l’usine de Pantin. Le mouvement ouvrier s’oppose alors à l’Etat, qui nie ou limite la dangerosité du phosphore. Un combat s’installe entre les deux camps. Notamment par voie de presse, avec le journal Le Temps dans lequel le syndicat use d’une image de victime mettant en avant des ouvrières défigurées et insistant sur leur perte de fécondité dans un contexte de perte de natalité inquiétant. Le syndicat ralentit l’activité de l’usine par des demandes conséquentes de congés pour cause de nécrose. L’Etat est alors mis sous pression par son double statut d’employeur et de protecteur des citoyens depuis son rachat des Manufactures d’allumettes en 1872. La presse de droite comme de gauche critique son action. Ce qui le pousse à prendre des mesures. Tout d’abord à l’échelle locale, avec une circulaire concernant les usines de Pantin et d’Aubervilliers par un réaménagement des locaux avec de meilleures ventilations et de meilleures conditions de travail en 1877. Puis à l’échelle nationale, par le remplacement de la formule d’allumettes au phosphore blanc en 1898. 

L’Etat français a tardé à trouver une alternative, en raison d’un refus de prendre d’autres brevets étrangers, comme les allumettes suédoises au phosphore rouge. C’est finalement en 1899 que le phosphore blanc est interdit dans les usines d’allumettes, soit 62 ans après la création de la première usine française à Strasbourg en 1837. Mais, le phosphore blanc reste utilisé dans les autres secteurs industriels comme dans la fabrication des lampes de mineurs. En 1906, lors la convention de Berne, d’autres états interdisent les allumettes au phosphore blanc, comme l’Allemagne. Il faut attendre 1931, pour que le phosphorisme soit reconnu comme la cinquième maladie professionnelle, mais seulement pour la nécrose maxillaire inférieure. C’est à partir de 1985 qu’enfin sont reconnues les dermites aiguës et les dermites chroniques dues au phosphore blanc et au sesquisulfure de phosphore. Selon la CNAM (Caisse Nationale d'Assurance Maladie), le dernier cas de phosphorisme daterait de 1994.

Britanny Touze - Le Mans Université

Références : 

Michel Noury, Histoire d’une maladie professionnelle : le phosphorisme, Rennes, Université de Rennes, 1998. 

Bonnie Gordon, “Ouvrières et maladies professionnelles sous la Troisième République : la victoire des allumettiers français sur la nécrose phosphorée de la mâchoire”, Le Mouvement Social, juillet-septembre 1993, p. 77-93.

Pour citer cet article : Britanny Touze, "Phosphorisme", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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