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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Primitivisme

« Un groupe de pavillons de malades (quartier indigène) ». Photographie de Luc Dessault, années 1930. Extraite du livret Hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, 1938, AN 2955, Archives Nationales d'Algérie.Le « primitivisme » est une notion qui stigmatise les populations colonisées, en invoquant une prétendue infériorité psychologique. 

 

   Le terme “primitivisme” est tiré de l’anthropologie de Lucien Lévy-Bruhl (1857 – 1939), qui consacre plusieurs publications au concept de « mentalité primitive ». Dans l’entre-deux-guerres, la notion fait florès et sert de support à bon nombre de productions scientifiques. Le concept est notamment repris au cours des années 1930 par le psychiatre Antoine Porot (1876 – 1965), fondateur à la même période de « l’École psychiatrique d’Alger », et par son collaborateur Jean Sutter (1911 – 1998). Au cours des deux décennies qui suivent sa formulation, la théorie du primitivisme devient la base doctrinale de nombreux travaux de psychiatrie coloniale, en particulier les travaux consacrés à l’étude des pathologies mentales des populations d’Afrique du Nord.

 

   Au gré des publications, la théorie contribue à enraciner l’idée d’une supériorité psychologique des peuples européens sur les peuples colonisés et à légitimer la domination coloniale. D’après les membres de « l’École d’Alger », le primitivisme peut se définir comme un ensemble de dispositions d’esprit constamment présentes chez les peuples considérés comme « les moins évolués ». Soucieux de confirmer l’existence d’une hiérarchie raciale, les psychiatres coloniaux distinguent plusieurs stades en matière de primitivisme. Selon leur théorie, les peuples d’Afrique du Nord constitueraient l’échelon intermédiaire, entre les populations noires d’Afrique subsaharienne et les peuples occidentaux, chez qui la « mentalité primitive » ne subsisterait que sous forme résiduelle. 

 

   Sous couvert de considérations psychiatriques, la théorie du primitivisme multiplie les présupposés racistes et les préjugés culturels. Ainsi la mentalité des « indigènes nord-africains » se distinguerait-elle par plusieurs caractéristiques spécifiques, à commencer par le fatalisme et la crédulité. Parmi ces critères distinctifs, les psychiatres de « l’École d’Alger » mentionnent également l’inaptitude à l’abstraction et à l’introspection et l’absence d’esprit critique. À la pensée rationnelle et objective des Européens, les médecins coloniaux opposent une mentalité décrite comme « prélogique », tournée vers le mysticisme et l’empirisme. Conformément à la perspective organiciste qui oriente alors la plupart de leurs réflexions, les psychiatres attribuent ces différences psychologiques à une organisation distincte des fonctions cérébrales, tout en restant relativement imprécis sur le sujet.  

 

   À travers la théorie du primitivisme, le professeur Porot et ses disciples ne se contentent pas de participer à l’élaboration d’un discours scientifique de la différence raciale. Ils se livrent à une forme de « pathologisation » des populations colonisées. D’après leurs travaux, le primitivisme limiterait le contrôle des instincts et entraînerait une prédisposition à l’impulsivité et à l’agressivité, se répercutant directement sur la « criminalité indigène ». De la même manière, la « mentalité primitive » se traduirait par la fréquence de certaines pathologies parmi ces mêmes populations : à en croire les médecins coloniaux, la débilité mentale, l’épilepsie ou les troubles de l’humeur et du caractère y seraient surreprésentés. 

 

   Après la Deuxième Guerre Mondiale, le concept de primitivisme connaît une double inflexion. Intégrant les critiques adressées aux réflexions initiales de Lévy-Bruhl par l’ethnologie américaine, les psychiatres de « l’École d’Alger » limitent le champ d’application de la « mentalité primitive » aux populations rurales d’Afrique du Nord, moins en contact avec la « civilisation occidentale ». Dans la lignée d’un mouvement qui touche l’ensemble de la psychiatrie de l’époque, les médecins coloniaux se montrent par ailleurs plus attentifs aux facteurs sociaux et culturels impliqués dans le fonctionnement psychique de leurs contemporains. Davantage que sur des particularités biologiques, les successeurs d’Antoine Porot insistent ainsi sur l’influence de la religion musulmane, de la structure familiale patriarcale ou des conditions de vie rurales pour expliquer les spécificités de la « mentalité indigène ». 

 

   Malgré ces mises à jour, la théorie du primitivisme demeure chargée de stéréotypes raciaux. C’est contre cet ethnocentrisme et ce paternalisme que se positionne le psychiatre et militant anticolonialiste Frantz Fanon (1925 – 1961). Dans Les damnés de la terre, publié en 1961, cet ancien médecin-chef de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville condamne une théorie qu’il considère comme « pauvre » et « absurde ». À travers ses travaux, il appelle en revanche à une forme de « relativisme culturel », ouvrant la voie à la prise en considération des croyances et des modèles sociaux et culturels locaux en matière psychiatrique. En dépit de ces critiques, les nombreuses rééditions du Manuel alphabétique de psychiatrie, paru initialement en 1952 sous la direction du professeur Porot, comprennent toujours plusieurs notices consacrées au « primitivisme » des populations colonisées. Il faut véritablement attendre l’essor de l’ethnopsychiatrie puis des prises de position critiques des sciences sociales pour assister à une remise en question en profondeur de cette théorie raciste.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Drapetomanie - Psychiatrie coloniale - Bafia 1928 - Ungemach

Paul Marquis, Centre d’Histoire de Sciences Po

Références :

Richard Keller, Colonial Madness: Psychiatry in French North Africa, University of Chicago Press, 2007. 

Robert Berthelier, « À la recherche de l’homme musulman », Sud/Nord, 2007/1, n° 22, p. 127-146. 

Pour citer cet article : Paul Marquis, “Primitivisme", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2021.




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