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Psychiatrie coloniale

Le développement des empires coloniaux va permettre à la psychiatrie d’explorer davantage encore le lien entre aliénation mentale et « civilisation ».Entrée de l’asile d’aliénés d’Anjanamasina (Madagascar), premier asile colonial français répondant à la loi de 1838. [Source : Raphaël Gallien, 2019].Le développement des empires coloniaux va permettre à la psychiatrie d’explorer davantage encore le lien entre aliénation mentale et « civilisation ».

 

   Si dès la naissance de l’aliénisme, au XIXe siècle, la question de l’altérité est au cœur des discussions, le développement des empires coloniaux va permettre à la psychiatrie d’explorer davantage encore le lien entre aliénation mentale et « civilisation ». Au début du XXe siècle, les colonisateurs s’interrogent : la folie existe-t-elle dans ces sociétés nouvellement colonisées ? Si cette question n’est pas la priorité des gouvernements coloniaux qui luttent avant tout contre les zoonoses (paludisme, trypanosomiase...) afin d’asseoir plus efficacement la présence européenne, elle n’est pas anecdotique pour autant. Il s’agit de statuer sur l’ontologie même de la folie que l’on présente comme le résiduel de la civilisation, conséquence d’individus n’étant pas parvenus à s’adapter à la modernité. Les sociétés extra-européennes n’étant prétendument pas « civilisées », la présence de « fous » dans ces territoires allait alimenter de nombreux débats.

 

   Les Anglais et les Néerlandais développent les premiers l’aliénisme dans leurs colonies. Dès 1865, deux premiers asiles sont créés à Java, alors sous domination néerlandaise. À la fin du XIXe siècle, les Anglais dénombrent quant à eux plus de soixante-quatorze asiles d’aliénés dans leurs colonies, sans compter les protectorats, dont vingt-six rien qu’en Inde. Sur fond de concurrence entre grandes puissances coloniales, la France va, à partir du début du XXe siècle, tenter de rattraper son « retard ». En 1912, se réunissent à Tunis les plus importants aliénistes du pays afin d’élaborer un programme psychiatrique aux colonies. L’objectif est notamment de mettre fin au transfert des aliénés « indigènes » dans les institutions de la métropole en développant dans chaque territoire des infrastructures destinées au traitement de la folie. La même année, le premier asile d’aliénés de l’empire colonial français est inauguré à Madagascar. Bien que des « maisons de fous » soient déjà présentes sur l’île ou dans d’autres territoires comme la Martinique ou la Guadeloupe, c’est la première fois qu’une institution répond de la loi du 30 juin 1838 dans les colonies françaises. En 1918, c’est l’Indochine qui accueille sa propre institution, puis le Maroc en 1920, la Tunisie en 1932, l’Algérie en 1933, la Nouvelle-Calédonie en 1936. En Afrique-Occidentale française, il faut attendre 1956 pour voir s’ouvrir un premier établissement psychiatrique à Fann, dans la banlieue de Dakar.

 

   La folie est alors appréhendée comme un prisme particulier pour explorer et statuer sur la constitution raciale du sujet colonisé. L’Algérie apparaît comme le laboratoire par excellence de ces développements. Antoine Porot (1876-1965), médecin titulaire de la chaire de psychiatrie à la faculté de médecine d’Alger à partir de 1925, y multiplie les expériences médicales (électrochocs, cardiazol…), intensifie les spéculations théoriques en situant l’« indigène nord-africain » à la frontière entre « l’homme primitif » et « l’occidental évolué », et forme localement de nombreux praticiens. En s’éloignant de l’aliénisme au profit d’expérimentations ancrées dans la « rationalité » biomédicale, ce que l’on appelle désormais l’« École d’Alger » fait à la fois figure de modernité par l’emploi des plus récentes techniques médicales, tout en cristallisant la violence de la colonisation qui objective un sujet racialisé et infériorisé. Ces développements dialoguent avec d’autres expériences voisines, telles qu’en Libye où se construit autour d’Angelo Bravi (1911-1943) une psychiatrie coloniale italienne empreinte de spéculations racistes similaires. Quelques années plus tard, au Kenya britannique, John C. Carothers (1903-1989) cherche lui aussi à statuer sur une psyché africaine construite comme altérité radicale. L’homme est-africain est alors défini comme un « Européen lobotomisé », au cortex préfrontal peu développé, doté d’une capacité moindre à différencier émotions et responsabilités individuelles. Au quotidien, ces théorisations raciales se traduisent par d’importantes ségrégations. Dans la plupart des établissements, les malades « européens » sont séparés des malades « indigènes ». À Madagascar, les rations alimentaires sont différenciées, à l’avantage des Européens. En Indochine, le travail, promu comme moyen privilégié de traitement de la maladie, ne concerne que les « Indigènes ». En Afrique du Sud, les activités récréatives (sport, danse…) sont réservées aux blancs. 

 

   À partir des années 1950, ces discriminations sont sévèrement remises en question. Frantz Fanon (1925-1961) en Algérie ou Henri Collomb (1913-1979) au Sénégal viennent réinterroger la maladie mentale au prisme des conditions concrètes d’existence des sujets. L’objectif est de redonner une place à la culture des malades et de resituer leur souffrance dans les intenses recompositions politiques qu’ont connues les sociétés colonisées depuis le XIXe siècle. Le paradigme mettant en lien « folie » et « civilisation » est réinterrogé et donne peu à peu naissance à ce que l’on nomme désormais « ethnopsychiatrie ».

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Bafia 1928 - Drapetomanie- Excitation politique - Nostalgie-

Raphaël Gallien - Université de Paris - Cessma

Références :

René Collignon, « La psychiatrie coloniale française en Algérie et au Sénégal : esquisse d'une historisation comparative », Revue Tiers Monde, 2006 (n° 187), p. 527-546.

Sloan Mahone & Megan Vaughan, Psychiatry and Empire, Londres, Palgrave Macmillan, 2007. 

Pour citer cet article : Raphaël Gallien, "Psychiatrie coloniale", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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