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Radicalisation et psychiatrie

Radicalisation et psychiatrieBanksy, Crying terroristConfondre maladie mentale et radicalisation aboutit à nier l’inscription de cette dernière dans l’histoire individuelle et collective.

Le 22 août 2017, quelques jours après les attentats terroristes en Catalogne, Gérard Collomb, alors ministre de l’intérieur, affirme qu’un « certain nombre d'esprits faibles […] vont passer à l'acte par mimétisme et c'est ce contre quoi il faut se prémunir et il faut travailler ». Il appuie cette idée en affirmant « qu’à peu près un tiers des personnes signalées pour radicalisation souffre de troubles psychologiques » et invite donc à « mobiliser l’ensemble des hôpitaux psychiatriques et psychiatres libéraux » par la mise en place de protocoles pour les personnes présentant des « délires autour de la radicalisation islamique ».

 

Tout d’abord, notons un important glissement sémantique : le passage de « terroriste » à « radicalisé ». Cette évolution entraîne un élargissement de la menace et par conséquent des cibles de l’action publique, en matière de prévention du terrorisme. L’ambiguïté et l’indétermination portées par la notion de radicalisation induisent que ce danger potentiel peut  prendre une multitude de visages, la tâche des autorités consistant à le désigner et à le démasquer. 

Le chiffre avancé par le ministre - un tiers de personnes radicalisées présentant des troubles psychologiques - semble surprenant. Ce chiffre peut évoquer l’étude menée par Corner et Gill (2015) qui montrait qu’à peu près un tiers de ceux que les auteurs ont qualifiés de « lone-actor » souffraient de pathologies psychiatriques. Mais l’étude notait que la plupart  n’étaient pas rattachés à une idéologie partagée comme le fondamentalisme islamique ou l’extrême-droite. Si nous comparons la prévalence des pathologies psychiatriques chez les terroristes avec celle de la population générale, nous observons effectivement une occurrence plus élevée de troubles psychotiques et autistiques chez les « lone-actors ». Cependant, ces chiffres doivent être comparés avec d’autres facteurs de risques comme l’isolement social, que nous retrouvons dans 52,9 % des cas chez cette même catégorie. Aussi, la maladie mentale comme unique facteur dans les passages à l’acte violent ne concerne seulement que 4 à 5 % des cas.

Dans une étude sur le discours politique concernant le terrorisme, Guibet-Lafaye (2016) note, qu’à partir de 2012, la référence à la radicalisation tend à subjectiver les processus sociaux et politiques à l’œuvre, réduisant ainsi le radicalisé à une individualité déviante. Considérer que les causes des « extrémistes » ne peuvent convaincre que des individus « fragiles » et « désespérés » (de Villepin cité par Guibet-Lafaye, 2016) revient à affirmer que nous ne pouvons pas, en étant sain d’esprit, adhérer à ces idéologies. Cette « hypersubjectivation » (Guibet-Lafaye, 2016) tend à conférer un pouvoir explicatif à certaines dimensions psychologiques (frustration, manipulation, folie) plutôt qu’à d’autres (sentiments d’injustice, adhésion idéologique). Ces paradigmes interprétatifs sont surinvestis par les discours de l’exécutif, l’évocation de la frustration, la perte de repères ou l’attrait pour la violence y étant récurrents. Ces qualifications et esquisses d’explications constituent autant d’opérations de subjectivation des positionnements personnels et de décrédibilisation des adhésions individuelles. 

Aujourd’hui encore, la notion d’une nécessaire compréhension des personnes et des groupes impliqués dans la violence à motivation politique reste donc contre-intuitive. Il suffit de nous rappeler la déclaration de Manuel Valls, premier ministre, à la suite des attentats du 13 novembre 2015 : « expliquer de tels actes c’est déjà vouloir un peu excuser ».

Pourtant, les analyses des mouvements totalitaires ont montré que ceux-ci possèdent leur cohérence interne. Ce pas de côté suppose de penser la radicalisation non seulement comme un risque pour la société, mais également comme une tentative de réponse individuelle et groupale à une souffrance. Ainsi, le sujet radicalisé se rêve en membre indifférencié d’un groupe fraternel et héroïque, luttant contre l’oppresseur pour l’établissement d’un monde meilleur où il s’imagine enfin trouver sa place. En effet, les choix d’affiliation à de nouveaux groupes d’appartenance ne sont plus seulement communautaire, mais peuvent se faire par identification aux aspirations grandioses de nouvelles formes de radicalités. En refusant toute mise en sens, les politiques sécuritaires risquent de devenir autant de contre-agir où la violence répond à la violence et finalement d’aboutir à la confirmation, pour chacun, que la violence c’est l’autre.

Cyprien Anrochte - Infirmier - CHS Daumezon Nantes

Références 

E. Corner et A. Gill, "A False dichotomy? Mental illness and lone-actor terrorism", Law and Human Behavior, 2015, 39(1), 23-34.

C. Guibet-Lafaye, "Interprétations politiques de la causalité terroriste", Metabasis, 2016, p. 26–54.

 

Pour citer cet article : Cyprien Anrochte, "Radicalisation et psychiatrie", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans université, 2020.

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