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Raspail

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L’œuvre et l’action de Raspail ont très tôt posé la question : qu’est-ce-qu’un système de santé républicain ? Socle de la statue de Raspail, Paris XIVe, Photo HG.

L’œuvre et l’action de Raspail ont très tôt posé la question : qu’est-ce-qu’un système de santé républicain ? 

 

Raspail a proposé, il y a près de deux cents ans, une réforme originale du système de santé, fondée sur une réorganisation égalitaire de la médecine publique et sur la démocratisation de ses fondements scientifiques.

La Troisième République a érigé un temps Raspail à la hauteur de ses plus grands savants et défenseurs, ce dont témoignait la mise en place dans le quartier de Denfert-Rochereau d’une statue réalisée en 1889 puis fondue avec d’autres durant la Seconde guerre mondiale au profit de l’occupant. Le caractère protéiforme de son œuvre est peu compréhensible pour le lecteur du XXIe siècle habitué à la mono expertise. Comment peut-on, en même temps, être reconnu comme un spécialiste de la science naturelle des parasites, un promoteur de la réforme du système pénitentiaire, un défenseur de l’usage massif du camphre à des fins hygiéniques et curatives et comme le rassembleur des velléités électorales de quelques socialistes et démocrates à la première élection présidentielle française (1848) ? Le fil conducteur, c’est la République et la volonté d’ériger la santé au rang de priorité politique publique.

La Révolution française, puis le Consulat, ont inspiré une réorganisation globale de la formation, du recrutement et de la pratique médicale. Dans ce contexte, le projet de réforme médicale de Raspail se déploie sur plusieurs fronts : penser une distribution des acteurs du soin sur le territoire alors que le système libéral favorise les villes ; dénoncer les conflits d’intérêts entre pharmaciens et médecins, donner une place au malade dans sa cure alors que celui-ci se voit marginalisé dans la nouvelle relation de soin qui s’instaure ;  proposer une construction démocratique du savoir médical réorganisé dans les nouvelles écoles et défendre des thérapies qui ne soient pas aussi invasives que celle de la saignée ni aussi intoxicantes que l’emploi du mercure ou de l’arsenic. Raspail est donc un des premiers à poser ensemble sur la place publique des problèmes qui sont la plupart du temps dissociés.

Il n’est pas le seul à porter un regard critique sur les insuffisances de la médecine de son temps. Les écrits de Flaubert et les caricatures de Daumier montrent qu’elles sont générales au milieu du 19e siècle. L’émergence de nouvelles médecines, comme l’homéopathie et le magnétisme, prospère sur cette fragilité. Mais Raspail, dont le projet est avant tout politique, déploie un système médical entièrement fondé sur le principe démocratique. Le médecin détaché de ses contraintes commerciales devrait devenir un magistrat public salarié par le budget de la nation. L’enseignement de la science médicale devrait être libre. Ouvrir les portes du laboratoire et de l’école de médecine au citoyen, c’est permettre l’essor d’une science ouverte aux amateurs, mais aussi le contrôle civique de l’expérimentation. 

Le corollaire de cette démocratisation, c’est l’élévation de chacun des citoyens au rang de soignant. « On est maître de se guérir à son gré, comme on est maître de se nourrir à sa fantaisie », rappelle le manifeste de la Revue élémentaire de médecine et pharmacie domestique. La tradition du « médecin de soi-même » existe certes depuis l’Antiquité et assimile l’acte de soigner à une forme d’hygiène quotidienne, mais désormais, il s’agit avec Raspail de construire une science populaire fondée sur les observations des profanes que sont les patients eux-mêmes, afin de résister à la professionnalisation et à la marchandisation de la médecine. 

Les questions innombrables posées par Raspail sont au cœur des débats sociaux générés par la constitution d’une médecine libérale et monopolistique dans les trente années qui suivent l’œuvre législative révolutionnaire et consulaire. Ce projet médical et politique, social et démocratique, a cependant été triplement sanctionné à la fin des années 1840 par la justice (un procès pour exercice illégal de la médecine), par les urnes (une défaite cuisante en décembre 1848) et par l’exil en Belgique pendant les années 1850.

Hervé GUILLEMAIN – Le Mans université – TEMOS CNRS 9016

Références :

Ludovic Frobert, Jonathan Barbier, Raspail. Une imagination républicaine, Presses Universitaires de Franche Comté, 2017.

Jonathan Barbier, « François-Vincent Raspail, un médecin des pauvres au milieu du XIXe siècle (1840-1862) ? La politique par les recommandations médicales », in : Agnès Berenger and Olivier Dard (eds.), Gouverner par les lettres, de l'Antiquité à l'époque contemporaine, Metz, Centre de recherche universitaire lorrain d'histoire, 2015, p. 369- 389.

Pour citer cet article : Hervé GUILLEMAIN, "Raspail", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020

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