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Révolution tranquille

En 1961, la parution du témoignage d’un ex-psychiatrisé entraina une réforme de la politique psychiatrique québécoise.J.C. Pagé, Les fous crient au secours, Editions du jour, 1961.

En 1961, la parution du témoignage d’un ex-psychiatrisé entraina une réforme de la politique psychiatrique québécoise.

 

Le 15 août 1961, quelques semaines seulement après la tenue à Montréal du troisième Congrès mondial de psychiatrie, les Éditions du jour réunissaient les journalistes des principaux quotidiens de la métropole pour annoncer la parution d’un ouvrage au titre aussi explicite que volontairement provocateur : Les fous crient au secours ! Son auteur, Jean-Charles Pagé, y racontait les conditions indignes de son internement à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, le plus grand lieu d’accueil psychiatrique du Québec situé dans l’est de l’île de Montréal. Le témoignage de cet ancien alcoolique était appuyé par la postface d’un jeune psychiatre ambitieux, le Dr Camille Laurin, alors responsable de l’enseignement de la psychiatrie à l’Université de Montréal et directeur scientifique de l’Institut Albert-Prévost. Véritable programme politique, cette postface en appelait à une réforme complète du système de prise en charge psychiatrique dans la province canadienne.

 

   Pour s’assurer du retentissement de cette parution, Camille Laurin, qui militait pour une modernisation de la psychiatrie québécoise depuis son retour de Paris en 1957, avait rencontré, au cours des semaines précédentes, les principaux responsables médiatiques, syndicaux et religieux de la métropole. Et il ne fut pas déçu de l’accueil réservé à l’ouvrage. Dès le lendemain, ce dernier faisait la une des principaux quotidiens québécois et un important débat s’engageait sur les modalités de prise en charge des malades mentaux dans la province. La polémique enfla si rapidement que le gouvernement provincial libéral, récemment élu, fut contraint d’intervenir.

 

   Quelques semaines seulement après la parution du livre de Pagé, il mit sur pied une commission d’enquête, dont la direction fut confiée au psychiatre Dominique Bédard, afin d’évaluer les principaux établissements psychiatriques de la province. Six mois plus tard, le 15 mars 1962 exactement, la commission remettait ses conclusions au ministre de la Santé. Le « rapport Bédard » dressait un sombre tableau du système de prise en charge psychiatrique du Québec et préconisait sa réforme complète, sur le modèle de la postface de Laurin dont il s’inspirait grandement. Son mot d’ordre était simple : augmenter le financement public des établissements psychiatriques, former un plus grand nombre de psychiatres et surtout instaurer une politique de désinstitutionnalisation psychiatrique pour sortir du modèle alors en place, essentiellement centré sur l’asile. Pour mener à bien cette mission, le gouvernement de Jean Lesage créa, au sein du ministère de la Santé, une division des services psychiatriques qu’il confia aux membres de la commission avec pour mission d’appliquer leurs propres recommandations. Ainsi s’engagea ce qui fut ensuite qualifié, en écho à la modernisation sociale que vivait alors le Québec, de « Révolution tranquille » au chapitre de la psychiatrie.

 

   Si les résultats concrets de cette désinstitutionnalisation furent, sur le long terme, plutôt modérés, force est néanmoins de constater que la psychiatrie québécoise, en particulier francophone, connut alors un véritable âge d’or. Le nombre de psychiatres augmenta en effet rapidement, tandis que leur formation était entièrement repensée et leur recherche activement financée. Mais surtout les psychiatres se virent confier, par le biais de réformes gouvernementales ou de commission d’enquête, la gestion des principaux centres de soin de santé mentale de la province, jusqu’alors majoritairement contrôlés par des congrégations religieuses. La profession était désormais reconnue comme une spécialité médicale à part entière devant dès lors posséder son monopole propre. Quant à Jean-Charles Pagé, il disparut des radars médiatiques après la publication, fin 1961, toujours aux Éditions du jour, d’un livre intitulé Comment je suis devenu alcoolique qui passa relativement inaperçu malgré la préface de Camille Laurin. Son nom refit surface au début des années 1980, quand d’anciens malades du Dr Ewen Cameron engagèrent des poursuites contre la CIA pour les expérimentations dont ils avaient été l’objet à l’Université McGill, dans le cadre du projet MK-Ultra.

 

   Finalement, les premiers travaux sur l’histoire contemporaine de la psychiatrie québécoise, qui virent le jour à la même période, se saisirent de son livre pour en faire le déclencheur de l’entrée de la psychiatrie québécoise dans la modernité. Aujourd’hui, Les fous crient au secours ! reste une référence incontournable de l’histoire de la psychiatrie au Québec, mais aussi un objet d’investissement symbolique fort, ainsi qu’en témoigne sa récente réédition par des acteurs communautaires de la défense des droits des personnes psychiatrisées.

Alexandre Klein - Université d’Ottawa

Références :

Dominique Bédard, Denis Lazure et Charles A. Roberts, « Une révolution tranquille au Québec au chapitre de la psychiatrie », Laval médical, vol. 35, n° 9, 1964, p. 1042-1050.

Alexandre Klein, « Préparer la révolution psychiatrique depuis Paris. Camille Laurin et l’histoire médicale française au service de la réforme du système québécois de santé mentale », Revue d’histoire de l’Amérique française, 71 (3-4), 2018, p. 87-110.

Pour citer cet article : Alexandre Klein, "Révolution tranquille", dans H. Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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