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Sérum de Vérité

La narco analyse dans La Tête contre les murs, 1959La tête contre les murs, Georges Franju, 1959, capture d'écran.

Le sérum de vérité n’est pas seulement un fantasme ou un objet de science fiction, c’est aussi un objet politique et médical.

C’est ce que montre l’affaire judiciaire dont il est question ici. À la fin de l’année 1948 un homme apparemment frappé de mutisme, Henri Cens, poursuivi pour avoir collaboré avec les autorités allemandes durant l’occupation, attaque en justice trois psychiatres qui ont été chargés d’établir la véracité de son aphasie. L’homme se disait alors la victime d’un abus, puisqu’il aurait été violenté par un test de narco-analyse désigné dans la presse comme un « sérum de vérité ». En effet, les docteurs Georges Heuyer, Maxime Laignel-Lavastine et Georges Génil-Perrin, dans le cadre d’une mission ordonnée par un juge d’instruction, avaient procédé à une injection de pentothal, substance provoquant l’endormissement, puis à une série de questions-réponses avec le sujet somnolant. Cette méthode de narco-analyse a alors un objectif simple : abaisser les barrières mentales pour accéder au subconscient que le patient exprime en parlant à demi-endormi, soit pour diagnostiquer une maladie ou une simulation, soit pour soigner. 

Cette volonté d’explorer le subconscient à l’aide de substances supposées placer l’individu dans un état second n’était pas neuve. Moreau de Tours, au XIXe siècle, utilisait le haschich afin de mieux comprendre les pathologies mentales. Au fil du temps d’autres praticiens testèrent tout un panel de drogues. De nouveaux composés chimiques aux propriétés anesthésiantes et narcoleptiques furent adoptés pour le diagnostic et le traitement des maladies mentales. Dans le cadre d’une psychiatrie biologique appelée notamment à prendre en charge les traumatismes de guerre, la narco-analyse avait, selon ses défenseurs, l’avantage d’être bien plus rapide que la psychanalyse et semblait accomplir des miracles. 

Si la narco-analyse en tant que thérapeutique ne rencontra pas d’obstacles comme le montre son utilisation dans les hôpitaux psychiatriques dans les années 1940, son utilisation en médecine légale fut plus controversée. Dans les années 1920 un auteur américain, Robert Ernest House, lui donna le nom de « sérum de vérité » alors qu’il l’utilisait sur des suspects lors d’enquêtes. Bien que les psychiatres américains conclurent rapidement que la narco-analyse n’était absolument pas un sérum de vérité, le terme se répandit largement dans la presse. Mais c’est dans le contexte politique particulier de l’après-guerre que se situe la polémique. 

Le procès de 1949 n’était pas seulement une affaire judiciaire, la teneur était aussi médicale et politique. Il aurait pu passer inaperçu et s’est d’ailleurs soldé par un acquittement des médecins accusés. Cependant il apparut que le véritable enjeu du procès était bel et bien de savoir s’il existait vraiment un sérum de vérité. Dans un contexte post-occupation encore empreint de tensions et de peurs, notamment envers les moyens de contrôle des États totalitaires, que penser de psychiatres en possession d’un sérum de vérité ? Les premiers à s’élever contre l’usage de la narco-analyse en médecine légale furent logiquement les membres de l’Association Nationale des Médecins Déportés et Internés Politiques de La Résistance. Des voix s’élevèrent pour le respect des libertés individuelles au moment ou le procès de Nuremberg donnait lieu à un lourd questionnement sur les expériences médicales sur les humains. Dans l’affaire du sérum de vérité, les portes-étendard de cette défense furent les avocats de Paris qui  attaquèrent les trois médecins-experts. Certains juristes revendiquaient le droit à la simulation en tant que moyen de défense. La Société de Médecine Légale ainsi que l’Académie de Médecine s’opposèrent aussi à l’usage de la narco-analyse. Les raisons avancées étaient d’ordre moral; car si la technique n’avait pour usage dans un premier temps que de détecter la simulation, comment se garantir qu’il n’y aurait pas d’abus futurs grâce aux progrès que la médecine faisait de jour en jour ?

La presse et la littérature évoquèrent la narco-analyse entre 1950 et 1951 mais le sujet s’épuisa rapidement. Il n’y eut jamais de texte pour interdire clairement l’usage de la narco-analyse en matière médico-légale, cependant le procès de 1949 semblait sonner le glas de cette technique en ce domaine en France, et ce avec une approbation quasi unanime. À l’étranger son usage en matière d’expertise devant les tribunaux ne connut pas plus de succès qu’en France, mais sa représentation dans la culture populaire ne faisait que débuter comme le montre la scène extraite du film de Franju, La Tête contre les murs (1959).

Alice MILANO - Le Mans Université

 

Références :

Georges Heuyer, Narco-analyse et narco-diagnostic, histoire d’un procès, Paris, l’Expansion Scientifique Française, 1949.

Alice Milano, L’affaire du sérum de vérité, la narco-analyse médico-légale et thérapeutique, mémoire de master sous la direction de Hervé Guillemain, Le Mans Université, 2019.

Pour citer cet article : Alice Milano, "Sérum de vérité", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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