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Surdité et eugénisme

A la fin du XIXe siècle, la crainte de voir une race sourde suscite des réflexions eugénistes développées notamment par le célèbre “inventeur” du téléphone Graham Bell.  

 

On l’ignore souvent, mais le fameux inventeur du téléphone, Alexandre Graham Bell (1847-1922), est également un eugéniste ardent. Il attire l’intérêt des scientifiques sur les sourds dans son ouvrage de 1883, Memoir upon the formation of a deaf variety of the human race, dans lequel il explique craindre de voir se développer toute une variété sourde au sein de l’humanité. Pourquoi cet intérêt ? Lui-même est fils d’une sourde et époux d’une sourde, ce qui ne l’empêche pas de prôner l’interdiction du mariage sourd, le bannissement de la langue des signes, afin de diluer les liens qui pourraient unir les communautés sourdes. 

 

L’homme est passé de la réflexion à la pratique. Il organise de nombreuses conférences aux Etats-Unis et en Europe pour y présenter sa vision. Grâce aux droits acquis par son invention et par son amitié avec un des piliers du mouvement eugéniste américain, le biologiste Charles Benedict Davenport (1866-1944), qui reconnaît en Graham Bell un expert en  surdité ; il a en effet pu financer un organisme de promotion de sa politique, le Bureau Volta. Ce réseau ainsi constitué a une influence directe sur la multiplication des lois eugénistes pesant sur les sourds aux Etats-Unis au cours des années 1910 et 1920. 

 

C’est surtout à partir des années 1920 que ces lois pèsent plus fortement. S’inscrivant notamment dans les restrictions accrues de l’immigration sont adoptées l’interdiction d’entrée sur le territoire américain de personnes handicapées et leur renvoi vers les pays d’origine. En Europe les restrictions se multiplient. L’interdiction du mariage sourd en Finlande est votée en 1929 et en usage jusqu’en 1969. Dans le contexte de la montée du nazisme, la stérilisation obligatoire des enfants de familles sourdes en Allemagne est adoptée dès 1933 et systématisée avec le plan Aktion T4. L’organisation associative allemande a en effet permis un recensement détaillé de toute la communauté sourde de ce pays. Ainsi, c’est en Allemagne que l’on trouve le plus grand nombre de victimes de ces lois eugénistes : il y a plus de 30 000 sourdes et sourds victimes de stérilisation obligatoire entre 1933 et 1945. 

 

La centralisation extrême de la structure associative aux mains d’un organisme unique, le ReGeDe (Reichsgewerkschaft der Gehörlosen Deutschlands ou Union du Reich des Sourds d’Allemagne), menée par un sourd nazi, Fritz Albreghs (1892-1945), facilite grandement l’application du plan T4, au travers des listes transmises par les associations de sourds fusionnées de force, les écoles d’enfants sourds et les organismes de santé qui ont détecté la surdité des populaitons. Un grand nombre de travaux d’historiens et de documentaristes, britannique, français et allemand se sont penchés sur cette thématique et éclairent toute la structure de cette politique mise en place afin d’empêcher l’émergence d’une « variété sourde de la race humaine ».

 

L’adoption de telles lois a suscité en France des inquiétudes chez les militants sourds. Raymond Fresquet, notamment, s’en inquiète dans la Gazette des Sourds-Muets, datée d’août 1933, dans des articles qui illustrent ses craintes face aux futures décisions prises dans le IIIe Reich. Cependant, l’extrême émiettement du paysage associatif sourd français, pays dans lequel il n’existe pas d’organisme unique similaire au ReGeDe allemand, l’absence d’un recensement systématique du nombre de sourdes et de sourds sur le territoire (le dernier recensement sur la surdité date de 1911), l’existence d’une forte décentralisation des institutions éducatives qui se reposent sur les institutions privées financées au travers des bourses départementales, le moindre accueil fait aux idées eugénistes sur la question de la surdité font que la France représente un terreau nettement moins favorable aux volontés de contrôler la communauté sourde. Cela explique pourquoi les inquiétudes de Raymond Fresquet ont eut peu d’écho dans la presse sourde de l’époque et qu’il y ait très peu d’articles consacrés à cette question en France par rapport aux Etats-Unis ou à l’Allemagne, pays dans lesquels ce débat a été bien plus fort.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Aveugles

Yann Cantin - Université Paris 8 - UMR 7023

 

Références :

Horst Biesold, Crying hands, Eugenics and deaf people in Nazi Germany, Gallaudet University press, 2004.

Yann Cantin, Les Sourds de la Belle Epoque, Archives et Culture, 2019.

 

Pour citer cet article : Yann Cantin, "Surdité et eugénisme", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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