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Tatouage

Pratique corporelle et esthétique, le tatouage est associé, au XIXe siècle, au crime et à la déviance sociale.Cœur ailé et poignardé, tatoué sur la poitrine d’un récidiviste, photo du Laboratoire de police technique de Lyon, XXe siècle. Source : B.I.U. Santé.

Pratique corporelle et esthétique, le tatouage est associé, au XIXe siècle, au crime et à la déviance sociale.


   Le procédé consistant à graver et à peindre des motifs sur la peau est attesté depuis le Néolithique : la momie du plus ancien spécimen humain, Ötzi, parfaitement conservée dans un glacier des Alpes, comportait ainsi 61 tatouages. Pratique universelle, le tatouage existe chez tous les peuples d’Europe comme chez les peuples extra-européens. Le terme lui-même vient du mot océanien tatahou qui signifie « tracé sur la peau » et est importé dans la langue française par le traducteur du deuxième voyage de l’explorateur britannique James Cook, en 1778. D’abord considéré comme une véritable curiosité qu’on exhibe dans les foires, le tatouage gagne dès le XIXe siècle l’ensemble des classes sociales européennes. Parmi les têtes couronnées tatouées on compte ainsi le roi d’Angleterre Edouard VII, le tsar Nicolas II, ainsi que plusieurs membres de la famille royale du Danemark. Mais c’est parmi les marins, les soldats et les prisonniers que la pratique rencontre le plus de succès.

 

    Le tatouage avait pour les marins (qui y ont été familiarisés lors des grandes expéditions) une utilité concrète : il devait permettre de les identifier en cas de naufrage. La célèbre affaire Tichborne, en Angleterre, démontre l’efficacité de cette pratique. En 1873, un dénommé Arthur Orton, qui avait tenté de se faire passer pour sir Roger Tichborne, riche héritier voyageur, fut démasqué et condamné pour imposture : en effet, contrairement au vrai Tichborne, disparu en mer 20 ans plus tôt, Orton ne portait aucun tatouage. Aux yeux des médecins et des anthropologues de la deuxième moitié du XIXe siècle, les tatouages apparaissent également comme une réponse à la question qui taraude les sociétés européennes : comment reconnaître un criminel du premier coup d’œil ? Le tatouage est considéré comme un indice visible du caractère d’un individu, et de sa dangerosité sociale. Ce raisonnement est inauguré par le médecin italien Cesare Lombroso, qui travaille dans les années 1870 dans les prisons et les asiles de la région de Pavie. En 1876, il tire de son expérience un ouvrage à succès intitulé L’Uomo delinquente, dans lequel il propose toute une série de signes physiques (qualifiés de « stigmates ») censés caractériser le « type criminel » : le tatouage en fait partie. D’après Lombroso, en effet, seule l’insensibilité physique (qu’il attribue aux criminels, mais aussi aux fous et, plus largement, aux peuples non civilisés) permettrait de supporter la douleur extrême du procédé. Le succès de L’Uomo delinquente est à l’origine d’une nouvelle discipline scientifique, l’anthropologie criminelle, qui vise à identifier les symptômes visibles du crime.

 

   Lombroso n’est pas le seul médecin européen à se passionner pour les tatouages. En France, Alexandre Lacassagne, médecin militaire stationné en Algérie de 1878 à 1880, s’emploie à décalquer minutieusement, et en couleur, les 1333 tatouages des hommes du 2ème bataillon d’infanterie d’Afrique, une unité dite « disciplinaire » qui regroupe des fortes têtes déjà condamnées pour désertion ou pour divers délits. En 1907, 80% des militaires du Bataillon d’Afrique sont tatoués, malgré l’interdiction officielle. Outre les médecins militaires, les aliénistes se passionnent également pour les tatouages. En France, Marandon de Montyel, chef des asiles publics d’aliénés de la Seine, réalise ainsi une étude sur les tatouages de ses pensionnaires. Il affirme, lui aussi, le caractère criminel du tatouage : selon lui, les malades tatoués sont généralement dangereux.

 

   L’interprétation politique et anthropologique du tatouage qui émerge au XIXe siècle s’inscrit dans le cadre plus large des analyses qui associent étroitement l’apparence physique d’un individu (par exemple les bosses et la forme de son crâne) à sa nature morale et psychologique. Derrière ces tentatives se lisent le rêve d’une identification généralisée et la volonté de réduire l’invisible au visible. 

  

   La perception du tatouage comme indice de la marginalité et de la criminalité repose sur la signification sociale de cette pratique. Dans les institutions disciplinaires, où il est interdit, le tatouage est une affirmation de la liberté individuelle. Réalisé dans de mauvaises conditions, avec des instruments de fortune non stériles, le tatouage devient également une épreuve de virilité pour celui qui endure la souffrance et risque l’infection. Signe d’appartenance au groupe, le tatouage remplit avant tout une fonction d’intégration sociale. De plus, à une époque où on ne sait pas bien les effacer, les tatouages sont un engagement permanent : les individus tatoués (surtout sur le visage) acceptent de se placer, pour toujours, en marge de la société. Aujourd’hui extrêmement répandu, le tatouage n’a cependant pas complètement perdu sa connotation sulfureuse. Il demeure un signe physique d’appartenance à certaines organisations criminelles (notamment les mafias russe et japonaise) ou marginales (Hell’s Angels), voire un motif d’exclusion sociale. Les individus tatoués ont par exemple l’interdiction de fréquenter les bains publics au Japon.

Stéphanie Soubrier - Chercheuse associée au Centre d'histoire du XIXe - Paris 1

Références :

Philippe Artières, À fleur de peau : médecins, tatouages et tatoués, 1880-1910, Paris, éditions Allia, 2004.

Régine Plas, « Tatouages et criminalité (1880-1914) », dans Laurent Mucchielli (dir.), Histoire de la criminologie française, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 157-167.

Pour citer cet article : Stéphanie Soubrier, "Tatouage", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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