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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Thérèse de Carthagène

Thérèse de Carthagène (v. 1425-ap. 1478) fut la première auteure sourde, la première à écrire une autopathographie et à construire une démonstration valorisant le sort des malades sur le plan spirituel.Représentation d’une auteure au XVe siècle. Enluminure du maître du couronnement de la Vierge, 1403, dans le manuscrit de Boccace : Des femmes nobles et renommées (traduction de Laurent de Premierfait, 1401). BnF, ms. fr. 12420, fol. 147.

   Thérèse de Carthagène (v.1425-ap.1478) fut la première auteure sourde, la première à écrire une autopathographie et à construire une démonstration valorisant le sort des malades sur le plan spirituel.

 

   Fille d’une puissante famille castillane de judéo-convers implantée à Burgos, elle fut mariée adolescente mais devint rapidement veuve. Elle entama ensuite une brève carrière monastique avec le soutien de son oncle, l’évêque de Burgos Alphonse de Carthagène, et elle passa les années 1446-1452 dans le couvent des clarisses de Burgos. Elle étudia quelques années dans l’environnement de l’Université de Salamanque. C’est à cette époque qu’elle devint sourde des suites d’une maladie dont elle souffrait depuis l’enfance. Elle vécut ensuite probablement dans une maisonnée laïque où, dans la seconde moitié des années 1470, elle commença à écrire.

 

   Sa première œuvre, le Bosquet des malades, s’adressait aux souffrants en général et s’inscrivait dans le genre des traités consolatoires inspirés par la Consolation de la philosophie de Boèce. Thérèse de Carthagène le conçut cependant comme un traité de spiritualité dans lequel elle cherchait à démontrer que la condition de souffrant était plus favorable pour le salut de l’âme que celle de bien-portant. Reprenant l’idée que la maladie ne pouvait qu’être provoquée par Dieu, elle en réinterprétait radicalement le sens : puisqu’elle permettait au malade de se détourner des tentations du siècle, il ne pouvait s’agir que d’une bénédiction divine et non d’un châtiment. Avant elle, seule la souffrance volontaire, provenant des pratiques de mortification en usage dans les milieux monastiques ou érémitiques, avait été moralement valorisée.

   Décrivant en détail une expérience personnelle de la maladie, cette œuvre peut être considérée comme une autopathographie précoce. Thérèse de Carthagène y subordonnait la surdité ou le handicap à la souffrance. Elle semblait en outre englober dans sa réflexion la souffrance psychologique causée par le handicap, notamment du fait de l’isolement social auquel la condamnait la surdité. Elle indiquait respecter la volonté divine de la rendre sourde en s’enfermant en outre dans un mutisme volontaire. De façon métaphorique, elle expliquait se sentir sur une île la tenant à l’écart du reste de la société, comme le reste des malades ; mais cette île pouvait selon elle devenir une demeure plaisante si on la plantait de « bosquets agréables » – c’est-à-dire si les malades suivaient les conseils qu’elle prodiguait dans son traité.

 

   La seconde œuvre de Thérèse de Carthagène, l’Admiration des œuvres de Dieu, fut écrite en réaction à des soupçons formulés par des lecteurs du Bosquet des malades sur sa capacité à écrire une telle œuvre. Pour se défendre, elle utilisa le genre des écrits de polémique littéraire, très en vogue au XVe siècle. Elle développa son argumentation dans le domaine de la spiritualité, en cherchant à démontrer que ceux qui s’étonnaient qu’elle pût écrire une telle œuvre commettaient un grave péché d’impiété en refusant de croire à la grâce divine. 

   Mais elle s’inscrivait aussi dans la tradition de la littérature féministe, la « Querelle des Femmes », lancée par Christine de Pizan au début du XVe siècle. Elle s’attacha ainsi à réinterpréter l’idée classique d’une différence de nature entre hommes et femmes, argument utilisé pour suggérer l’impossibilité pour les femmes de devenir auteures. Elle reprit ainsi le parallèle entre la nature masculine et l’écorce des végétaux d’une part, entre la nature féminine et la « moelle » des végétaux de l’autre, qui était souvent utilisé pour démontrer la supériorité de la nature masculine sur la nature féminine. Elle l’analysa d’abord comme une forme de complémentarité qui prouvait l’égalité des sexes devant Dieu. Elle suggéra ensuite qu’il indiquait plus spécifiquement la supériorité de la nature féminine en matière intellectuelle, retournant ainsi complètement l’argument. Son discours met en évidence l’évolution de la pensée sur le genre au fil du XVe siècle et les différences entre la Castille et la France quant à la pensée féministe.


   Probablement hébergée dans un cercle courtois féminin, Thérèse s’adressait principalement à ce public. Ses œuvres témoignent de la pénétration de la culture humaniste et universitaire dans ces milieux laïcs. Elle proposait une pensée religieuse globalement très originale, combinant des influences très diverses. N’ayant pas connu d’expérience mystique sensorielle, elle ne peut être considérée comme une précurseur de Thérèse d’Avila. Elle était en revanche influencée par le mysticisme « spéculatif » des maîtres de Saint-Victor du XIIe siècle et avait lu Catherine de Sienne, la mystique italienne du XIVe siècle. Ses traités suggèrent en outre l’existence d’une spiritualité spécifique au milieu des judéo-convers.

Ghislain Baury - Le Mans Université - TEMOS CNRS 9016

Références :

Ghislain Baury, Thérèse de Carthagène : Bosquet des malades. Admiration des œuvres de Dieu. Paroles et silence d’une femme dans la Castille du XVe siècle, e-Spania Books, 2021, coll. « Sources » 15.

Yonsoo Kim, Between desire and passion: Teresa de Cartagena, Brill, 2012.

Pour citer cet article : Ghislain Baury, "Thérèse de Carthagène", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2021.

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