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Titicut Follies

Dérangeant l’ordre social et politique, Titicut Follies, documentaire sur les aliénés criminels, est censuré en 1968.Pose d’une sonde nasale pour alimenter un patient. Capture d’écran issue du film Titicut FolliesDérangeant l’ordre social et politique, Titicut Follies, documentaire sur les aliénés criminels, est censuré en 1968.

 

    Pensé comme une comédie musicale par son réalisateur Frederick Wiseman, Titicut Follies, témoigne de la façon dont les aliénés criminels sont traités dans la prison d’Etat psychiatrique de Bridgewater, dans le Massachussetts, par les gardiens et le personnel soignant de l’Amérique des années 1960. Violences et stigmatisations quotidiennes sont au cœur du premier film de Wiseman, sorti en 1967. Cette année-là est marquée par plus d’une centaine d’émeutes raciales aux Etats-Unis, alors en plein mouvement de lutte pour les droits civiques, tandis que la mobilisation des Américains dans la guerre au Vietnam continue. La psychiatrie sort quand à elle d’une période thérapeutique active ayant vu naître  les premiers neuroleptiques, les anxiolytiques, les antidépresseurs, mais aussi la psychochirurgie.    

    Le style du film est particulier : ni entretien, ni même commentaire. Aucun narrateur, aucune voix-off ne vient expliquer au spectateur les événements qui se déroulent sous ses yeux. Le seul personnage principal du film est l’institution elle-même. Le réalisateur a monté lui-même son film sans aucun effet, ni musique additionnelle, il ne cherche pas la compassion : les prisonniers sont confrontés à l’enfermement, à la déshumanisation et aux violences physiques comme verbales. Malgré son approche épurée, le parti pris transparaît clairement : le lieu de soin est dépeint comme une institution malade. Ce que Wiseman montre de la psychiatrie dans Titicut Follies entre en résonance directe avec les propos des personnalités antipsychiatriques de l’époque, comme le sociologue Erving Goffman et le philosophe Michel Foucault. Bridgewater est l’exemple type d’une « institution totale », un établissement investi de la fonction ambiguë de neutraliser ou de réadapter à l’ordre social des déviants, ici des malades mentaux criminels. 

    L’absence d’une hygiène élémentaire - les patients déambulent nus dans les couloirs - , l'obsolescence du matériel et le dénuement des cellules sautent aux yeux du spectateur. Des prisonniers ayant commis des crimes atroces, tel cet homme jeune présenté au début du film qui avoue avoir violé des enfants dont sa fille, côtoient des individus souvent âgés emprisonnés pour des délits mineurs, qui, faute de moyens ou d’un bon avocat, se retrouvent enfermés à Bridgewater. Les humiliations, moqueries et brimades des gardiens et du personnel soignant sont quotidiennes. Dans l’une des scènes emblématiques du documentaire, le médecin pose une sonde nasale pour alimenter un patient, dans un geste d’une grande violence, la cigarette toujours à la bouche. Ce qui choque n’est pas l’usage de la sonde, puisqu’elle est utilisée depuis longtemps en psychiatrie et est nécessaire pour la survie du patient qui refuse de se nourrir, mais l’image en elle-même : une intubation brutale, peu respectueuse des droits du patient. Avec les images de Wiseman, l’institution au quotidien apparaît à l’écran, ce qui explique que le film ait marqué le public à sa sortie.

    Mais ce documentaire a été censuré un an après sa sortie dans les salles américaines et interdit de diffusion aux Etats-Unis pendant 24 ans. Une censure aussi longue est comparable à celle du film de Stanley Kubrick, Orange Mécanique, interdit de diffusion durant 27 ans au Royaume-Uni. De la même façon, le film antipsychiatrique de Samuel Fuller, Shock Corridor, a été censuré de 1963 à 1990 au Royaume-Uni parce qu’il donnait une mauvaise image de l’hôpital psychiatrique pour les proches de malades mentaux selon le British Board of Films Censors. Titicut Follies a été interdit de diffusion pour le grand public du Massachussetts, le tribunal ayant considéré que le film était une violation de la vie privée des détenus. Le réalisateur avait pourtant reçu toutes les autorisations de la part du gouverneur de l’Etat pour filmer les prisonniers. La raison officieuse est toute autre : les autorités n’ont guère apprécié les images de Wiseman témoignant de l’existence de services sanitaires et sociaux vétustes maltraitant les malades. Il faut attendre 1991 pour que le film devienne accessible au grand public. Les panneaux placés à la fin du générique annoncent que « des modifications et des changements ont eu lieu à l’Institut Pénitentiaire de Bridgewater depuis 1966. »

    Aux yeux du spectateur, le film soulève bien des questions, notamment celle du traitement et des conditions de vie des malades mentaux criminels, mais aussi celle de l’abus de pouvoir et de la violence dont font part les institutions étatiques comme la prison de Bridgewater, lieu insalubre et maltraitant.

Anaïs Grandbert - Le Mans Université

Références :

Martin Halliwell, Therapeutic Revolution, Medicine, Psychiatry and American Culture, 1945-1970, Rutgers University Press, 2014.

Météore films, Ex-libris du film Titicut Follies, 2017.

Pour citer cet article : Anaïs Grandbert, "Titicut Follies" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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