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Caster Semenya

L’affaire Caster Semenya politise par le sport la cause des intersexes.Les femmes aux Jeux Olympiques dans la revue L'ExcelsiorL’affaire Caster Semenya politise par le sport la cause des intersexes.


Depuis la fin des années 2000, l’athlète sud-africaine Caster Semenya focalise l’attention des médias et des institutions sportives. Cependant « l’affaire Semenya » dépasse largement le domaine sportif, cristallisant les enjeux, tout à la fois sanitaires et socio-politiques, portant sur les individus intersexes, et relevant, plus largement, de la problématique du genre.

Caster Semenya se révèle au grand public lors des championnats du monde de Berlin, sur l’épreuve du 800 mètres qu’elle remporte le 19 août 2009. Mais son physique, jugé « trop masculin », jette le trouble, notamment au sein du corps d’arbitrage de l'Association internationale des fédérations d'athlétisme (IAAF). Elle doit ainsi subir un test de féminité, conjuguant examen gynécologique, hormonal et chromosomique, afin que son titre soit validé. En attendant les résultats du test, elle est interdite de compétition. Le dénouement intervient en juillet 2010 Semenya conserve sa médaille et peut concourir de nouveau dans la catégorie femme. Nonobstant, la polémique autour du cas Semenya est loin d’être éteinte, réactivée à chacune de ses nouvelles victoires. Afin de régler définitivement la question des athlètes avec des différences de développement sexuel selon la terminologie adoptée, ou encore des sportives dites hyper androgènes comme Semenya, l’IAAF et le Comité International Olympique (CIO) définissent en 2011 un seuil maximal de testostérone censé départager strictement les hommes des femmes : 10 nanomole/litre de sang. Le seuil est finalement relevé à 5 n/l en 2018, ce qui exclut nombre d’athlètes féminines, dont Semenya. Seule solution pour continuer à concourir en tant que femme, accepter un traitement hormonal destiné faire chuter le taux de testostérone. Saisi, le Tribunal Arbitral du Sport reconnaît par son jugement du 1er mai 2019 le caractère discriminatoire du règlement mais le légitime en tant que moyen nécessaire, raisonnable et proportionné de préserver l’intégrité de l’athlétisme féminin, selon le principe d’égalité des chances.

Reste que, très rapidement, l’affaire Semenya prend un tour politique. Cela est dû en particulier, à l’écho qu’elle trouve au sein des médias à l’échelle mondiale. Dès 2009, l’état Sud-Africain saisit l’Organisation des Nations Unies à propos du sort, jugé humiliant, réservé par l’IAAF à son athlète. On assiste alors à une mobilisation de plus en plus massive autour de Semenya. Stigmatisée, repoussée du côté de l’anormalité et du pathologique, elle en vient à incarner pour ses soutiens la figure du martyr au sein de sociétés qui ne tolèrent pas la différence sexuelle. Son cas révèle et symbolise les discriminations que subissent au quotidien les personnes intersexes, et plus largement celles des communautés LGBTQ, notamment sur les plans juridique et médical. En février 2010, l’Organisation Internationale Intersexe lance une pétition visant le CIO pour qu'il mette fin à sa « pathologisation discriminante » des athlètes intersexes, au prétexte, notamment, de veiller à la santé des sportifs. En 2018, une soixantaine de sportives mondialement connues, dont la joueuse de tennis Billie Jean King, la sprinteuse Dutee Chand ou encore la footballeuse Megan Rapinoe, signe une lettre ouverte à l’attention de l’IAAF afin que cesse sa politique discriminatoire. Une politique qui trouve ses jalons au travers des tests de féminité que doivent subir les athlètes féminines depuis la seconde moitié du XXe siècle. Au mois de mars 2019, le Conseil des droits de l'Homme de l'ONU prend position contre le nouveau règlement édicté par l’IAAF et apporte son soutien à Semenya. En vain. 

La problématique des personnes « intersexes » dans le monde sportif en vient ainsi à mettre en lumière les jugements moraux, fondés sur un référentiel sexuel binaire ne reflétant pas la réalité du biologique, qui ont longtemps présidé aux politiques de santé publique visant les personnes LGBTQI. Elle souligne aussi leurs efforts pour sortir d’une prise en charge longtemps circonscrite au champ médical, voire psychiatrique, au profit de dimensions sociales et culturelles. Elle montre, plus précisément, leur engagement pour rompre avec le statut de malade à traiter qui leur a été assigné au profit de celui de personne soumise à un processus d’exclusion, de discriminations et dont il faut reconnaître les droits, la citoyenneté pleine et entière. 

Le terrain sportif, bastion de la virilité, devient ainsi par son exemplarité, sa performativité et ses liens désormais étroits avec la médecine, un lieu privilégié d’observation des affrontements autour des normes de genre, des droits relatifs à chaque sexe et, au-delà, à chaque individu. 



Sylvain Villaret - Le Mans Université - TEMOS CNRS 9016

Références :

Anaïs Bohuon, Le Test de féminité dans les compétitions sportives. Une histoire classée X ? Paris, éditions iXe, 2012.

Sandy Montañola & Aurélie Olivesi: Gender Testing in Sport, Ethics, Cases and Controversies, London, Routledge, 2016.

Pour citer cet article, Sylvain Villaret, "Caster Semenya", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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