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Hymen

En affirmant au XIXe siècle l’existence de l’hymen chez toutes les femmes, les médecins renforcent les interdits pesant sur la sexualité féminine.Gravures représentant diverses formes d’hymen, tirées de Louis-Léon Archambault, Guide de l'examen gynécologique, Paris, 1902, p. 29.

En affirmant au XIXe siècle l’existence de l’hymen chez toutes les femmes, les médecins renforcent les interdits pesant sur la sexualité féminine.

 

Malgré son étymologie grecque, l’hymen est, en anatomie, une invention récente : chez les grands médecins de l’Antiquité, d’Aristote (384-322 av. J.-C.) à Galien (129-201), on ne trouve aucune référence à une membrane qui fermerait partiellement l’entrée du vagin. À l’époque moderne, les grands noms de la médecine sont tout aussi dubitatifs : Ambroise Paré (v. 1510-1590) ou André Du Laurens (1558-1609) considèrent l’hymen comme une fiction ou une rêverie ; Buffon (1707-1788) affirme dans son Histoire naturelle que cette membrane n’est qu’une invention des hommes qui « ont voulu trouver dans la Nature ce qui n’était que dans leur imagination ». 

 

Au tournant du XIXe siècle, pourtant, les médecins affirment l’existence positive de l’hymen chez toutes les femmes et l’érigent en signe de la virginité : « Plusieurs anatomistes ont nié l’existence de cette membrane, mais il est reconnu maintenant qu’elle se rencontre réellement chez toutes les filles vierges », écrit Virey en 1816. Pour expliquer l’absence de consensus dans le passé, les médecins mettent en avant les évolutions de la science anatomique et l’avènement de la médecine anatomo-clinique, fondée sur l’observation détaillée du corps. On voit alors se multiplier les recherches sur l’hymen : Charles Devilliers publie en 1840 des Nouvelles recherches sur la membrane hymen et les caroncules hyménales ; plusieurs thèses de médecine y sont consacrées. L’existence de l’hymen chez les jeunes filles vierges est donc érigée en norme, quitte à reconnaître plusieurs exceptions : les médecins décrivent ainsi les nombreuses formes que peut avoir l’hymen (annulaire, circulaire, labié, frangé, cribriforme ou même imperforé) et rappellent que celui-ci peut se rompre sans qu’il y ait eu rapport sexuel, ou au contraire persister même après un accouchement. Il n’empêche qu’en isolant comme un organe spécifique ce qui n’est qu’un repli de la membrane vaginale et en affirmant son existence comme la norme, les médecins opèrent un geste important, qui a des conséquences sur la manière de penser la virginité et la défloration. 

 

D’abord, cela accroît le contrôle pesant sur le corps des femmes et leur sexualité, puisqu’on va désormais chercher dans des traces anatomiques la preuve de leur vécu sexuel. La perte de la virginité devient un événement physique, occasionnant la déchirure de l’hymen, souvent décrite comme sanglante. Le discours apporte donc un soubassement scientifique à la norme sociale de la virginité féminine, fondée sur sa valorisation par l’Église catholique et sur l’idéal familial bourgeois : l’intégrité physique de la future épouse est pour le mari la garantie de la pureté de la lignée. 

 

L’affirmation de l’existence de l’hymen a des conséquences jusqu’au cœur des tribunaux : c’est en effet parfois sur l’état de l’hymen que les experts médico-légaux du XIXe siècle se fondent pour déterminer l’impuissance de l’époux dans les demandes d’annulation de mariage ou de divorce. L’hymen est surtout au cœur des attentions dans les affaires de viol : en un siècle où règne une suspicion permanente de consentement de la plaignante, liée à la croyance qu’une femme adulte et avertie est toujours en mesure de se défendre face à un agresseur seul, c’est sur lui que les experts se focalisent. La plupart des grands experts du XIXe siècle s’accordent pour faire de l’état de l’hymen le principal indice d’un viol. 

 

Cette affirmation médicale de l’existence de l’hymen est reprise dans les ouvrages de vulgarisation, comme les manuels conjugaux, mais également, plus largement, dans un ensemble de productions culturelles : romans, séries, films pornographiques... Ceux-ci multiplient les évocations de déflorations sanglantes et contribuent à ancrer dans les imaginaires l’idée que la perte de la virginité féminine reste bien souvent associée à l’effusion de sang lors du premier rapport sexuel. Et malgré les discours scientifiques et/ou militants qui tentent de déconstruire cette association, le mythe de la virginité physique a la vie dure. En témoigne l’existence de stratagèmes pour feindre la virginité – lotions astringentes ou capsules de sang à insérer dans le vagin pour simuler la déchirure de l’hymen – ou, plus récemment, le développement de l’hyménoplastie, acte chirurgical visant à (re)construire ladite membrane. Ce phénomène dit l’importance qu’a gardée, par-delà les révolutions sexuelles, la norme de la virginité féminine ; il révèle aussi les marges de manœuvre dont disposent les femmes pour subvertir ces injonctions pesant sur leur sexualité. 

Pauline Mortas - Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

Références :

Yvonne Knibiehler, La Virginité féminine. Mythes, fantasmes, émancipation, Paris, Odile Jacob, 2012. 

Pauline Mortas, Une rose épineuse. La défloration au XIXe siècle en France, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017. 

Pour citer cet article : Pauline Mortas, "Hymen", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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