Le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Ambroise Croizat, inaugure une caisse de Sécurité sociale, dans le 15ème arrondissement à Paris, le 15 octobre 1946. Crédit photo : fonds familial Caillaud-Croizat.
En 1946, un grand nombre de lois sont portées par l’ouvrier cégétiste et communiste Ambroise Croizat (1901-1951), ministre du Travail. A tel point que l’on peut parler de «1946, année Croizat ». Des lois d’ordre social, comme le rétablissement de la semaine de 40 heures (21 février), la majoration des heures supplémentaires (25 février), la loi sur les comités d’entreprise (16 mai), la fin de la discrimination légale des salaires des femmes (30 juillet), la hausse de 25% des salaires ou encore les congés payés pour les jeunes travailleurs.
Mais beaucoup aussi sont relatives à la santé, au sens large. Avec le haut-fonctionnaire Pierre Laroque (1907-1997), il crée et bâtit la Sécu : loi de généralisation de la Sécurité sociale (22 mai), loi sur les allocations familiales (22 août), sur les retraites (21 septembre) et sur les accidents du travail et maladies professionnelles (ATMP, 30 octobre). En étant incluse dans le champ nouvellement créé de la Sécu, la couverture des risques ATMP devient obligatoire, et sa gestion est retirée aux assureurs privés. En ce mois d’octobre consacré justement à la santé, Croizat fait aussi voter la loi fondant la médecine du travail (le 11), conçue avec le docteur Henri Desoille (1900-1990). Et la majoration des rentes des mutilés du travail (le 16).
Depuis 1906 que le poste existe et jusqu’à ce jour, aucun autre ministre du Travail ne peut se prévaloir d’un tel bilan. Mais pourquoi cet intérêt porté à la santé ? Il y a tout à la fois le contexte de sortie de la guerre et de ses souffrances infinies ; la volonté d’apporter enfin une véritable protection sociale à la classe ouvrière ; l’objectif d’avoir des travailleurs en bonne santé pour la relance de la production nationale ; et plus intimement les souvenirs de petite enfance de Croizat, en Savoie dans les années 1900, marquées par les difficultés de son père à défendre ses camarades métallurgistes, victimes de fréquents et gravissimes accidents du travail.
En 1914, quand son père est mobilisé, Croizat doit arrêter l’école. Apprenti ajusteur à 13 ans, il adhère au Syndicat des Métaux de Lyon dès l’année suivante, puis au PCF. Secrétaire général des métallos CGTU en 1928, il est élu au premier tour député du Front Populaire fin avril 1936, alors que les métallos sont en pointe dans les grèves et occupations de mai-juin. Il devient ensuite secrétaire général de la Fédé des métaux de la CGT réunifiée. Avec plus de 800.000 adhérents, c’est la première force syndicale du pays.
Après trois ans et demi de prison pendant la guerre, sous la IIIème République d’abord, puis sous Vichy au pénitencier d’Alger, il est libéré en février 1943. Il intègre l’Assemblée consultative provisoire (ACP), pendant parlementaire du Gouvernement provisoire dirigé par de Gaulle. Une fois l’ACP rentrée à Paris, il en est le président de la commission du Travail et des Affaires sociales. Et joue un rôle clé dans la validation politique de ce qui deviendra l’ordonnance du 4 octobre 1945.
Le PCF vainqueur des élections du 21 octobre, Croizat entre au gouvernement. Le mouvement ouvrier est alors au faîte de sa puissance. En particulier la CGT, forte de quelque 5 millions d’adhérents. Et en pratique, comme la droite, la CFTC et le patronat boycottent le processus, c’est elle qui va mettre en place les caisses primaires de Sécu, rouage si essentiel de notre assurance-maladie. Il faut d’une part les bâtir ; d’autre part mettre en place leurs conseils d’administration. Et cela en quelques mois à peine, sauf à torpiller l’ordonnance du 4 octobre, qui prévoit leur démarrage au 1er juillet 1946. Il s’agit de trouver les bâtiments ; dépasser les préemptions, refus de vente et autres obstructions de notaires ; aménager les locaux ; recruter du personnel ; retirer les accidents du travail aux compagnies privées ; reclasser 70.000 personnels des anciennes caisses ; immatriculer des centaines de milliers d’assurés ; constituer les conseils d’administration ; élire leurs dirigeants… Au final, tout est prêt à temps. Une prouesse due en particulier aux métallos, car c’est leur chef et ministre qui les y a exhortés. Jolfred Frégonara en Haute-Savoie, Joseph Cazaruc en Ariège, Gabriel Lejard en Côte d’Or sont ainsi à la manoeuvre. Croizat leur a dit « la Sécurité sociale, c’est une grosse affaire, et il faut que la CGT s’engage à fond. Et je compte sur elle, parce que c’est elle qui fera la réussite ou l’échec », a témoigné Frégonara.
Malgré une foule immense à ses obsèques en 1951, Croizat fut ensuite largement oublié, en partie même effacé des mémoires. Celles et ceux qui fragilisent depuis des années la Sécu ne goûtent guère que l’on rappelle ses principes originels, solidaires et redistributeurs (financement par la cotisation, gestion par les assurés, 75% de sièges aux syndicats dans les conseils des caisses, pas d’assureurs privés). Or les lois Croizat « ont changé la vie des Français », résume justement son petit-fils, Pierre Caillaud-Croizat : hausse de l’espérance de vie, chute de la mortalité infantile. Comblons donc le trou de mémoire, retrouvons l’esprit de 46.
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Références :
-Emmanuel Defouloy, Ambroise Croizat, justice sociale et humanisme en héritage, Lille, Geai Bleu Éditions, mai 2025.
-Gilles Perret, documentaire La Sociale, Les Mutins de Pangée, 2016.
Pour citer cet article :
Emmanuel Defouloy, Lois d’Ambroise Croizat (1946), in H. Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2026.