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Bedlam

Le film Bedlam retranscrit l’expérience de l’internement à travers le regard de victimes de l’institution psychiatrique.William Hogarth (1697-1764), La Maison des fous ou Le Libertin à Bedlam (titre original : The Rake in Bedlam/ A Rake’s Progress VIII : the Madhouse), 1734, sir John Soane’s Museum, Londres.

Le film Bedlam retranscrit l’expérience de l’internement à travers le regard de victimes de l’institution psychiatrique.

 

   Le film Bedlam, réalisé par Mark Robson, est une fiction cinématographique inspirée d’une peinture de William Hogarth, Le Libertin à Bedlam, huitième tableau de sa série « La carrière d’un libertin », peint en 1734. Ce film en noir et blanc datant de 1946 est une série B d’horreur américaine, au budget de 350 000 dollars, produite par Val Lewton pour la RKO Pictures. Son réalisateur, Mark Robson, a d’abord travaillé comme monteur pour des films de la RKO, tels Citizen Kane d’Orson Wells, pour ensuite mettre en scène des films d’horreur (Le Vaisseau fantôme de 1943 et L’Île aux morts de 1945), puis des drames, comme Champion (1949) avec Kirk Douglas. Bedlam bénéficie d’un casting prestigieux : Anna Lee tient le rôle principal de Nell Bowen, une jeune femme voulant réformer le Bethlem Royal Hospital et qui fait face au terrible Maître George Sims, son directeur, interprété par Boris Karloff, connu pour ses rôles horrifiques comme Frankenstein. Le film, qui est imprégné de quakerisme, a été censuré en Angleterre au début de l’après-guerre en raison de la piteuse image qu’il donne des asiles. Il est même resté inédit en France jusqu’en 1974. Bedlam peut en effet apparaître comme un plaidoyer contre l’internement en hôpital psychiatrique, contre les mauvais traitements de la part des gardiens et de l’administration.

 

   Dans le film Bedlam, comme dans bien d’autres films antipsychiatriques, la portée dénonciatrice vis-à-vis de l’institution asilaire et de la violence quotidienne subie par les personnes internées prime sur la retranscription de l’expérience individuelle subjective de la maladie mentale. De ce fait, l’héroïne du film, Nell Bowen, n’est pas une personne atteinte d’une pathologie mentale, ce qui lui permet, comme le spectateur, de faire face à l’horreur de la situation des fous. La peinture de l’univers asilaire de la fin du XVIIIe siècle est sombre, cependant par certains traits le traitement des malades mentaux qui y apparaît n’est pas totalement différent de celui qui concerne les patients des années 1940, époque de sortie du film. Malgré les avancées sociales de l’Après-Guerre, les personnes souffrant de maladies mentales restent des parias, exclues de la société. Le personnage joué par Boris Karloff, George Sims, incarne cette charge intemporelle portée contre la psychiatrie. Le directeur de Bedlam se présente comme un homme servile auprès de Lord Mortimer, un aristocrate dont la jeune protégée est Nell. Sims est pourtant d’une grande cruauté avec les internés, il se venge sur eux de l’énergie qu’il doit déployer pour assurer sa position sociale auprès des nobles qu’il côtoie. En croyant écarter Nell Bowen en la faisant interner dans son asile, il permet à la jeune femme de mettre en œuvre ses idées de réformes modernes et ainsi permettre aux fous de vivre dans de meilleures conditions.

 

   La psychiatrie est montrée à l’écran dès les débuts du cinéma : l’un des premiers films mettant en scène l’institution psychiatrique est The House of Darkness (1913) de D. W. Griffith. Après la Seconde Guerre mondiale, les films montrant l’asile se développent ; citons par exemple La Fosse aux serpents (1948) d’Anatole Litvak, film qui a été lui aussi censuré par le British Board of Film Censors. Les scènes de ce film montrant des patients dans des camisoles de force ont été supprimées et des panneaux explicatifs ont été ajoutés en avant-propos pour préciser le fait que les figurants sont bien des acteurs et non pas des malades mentaux. La fosse aux serpents montre aussi l’usage des électrochocs, un procédé thérapeutique prometteur. En effet, les années 1930 et 1940 sont marquées par l’essor des thérapies de choc, comme les électrochocs et la cure de Sakel, qui prenait en charge les patients psychotiques à partir de la mise en coma insulinique. Mais cette psychiatrie de l’après-guerre est aussi en pleine crise. Les psychiatres de la fin des années 1940 sont confrontés à de nombreux problèmes, notamment celui de la surmortalité des malades internés, due aux restrictions alimentaires pendant la guerre, au froid et aux carences en soin. Cette « hécatombe des fous » a abouti à la mort de plus de 40 000 malades mentaux français internés durant l’Occupation, parmi lesquels la sculptrice Camille Claudel. Mais, ce n’est pas le seul obstacle auquel les psychiatres sont confrontés, il faut aussi citer le manque de moyens financiers, matériels et humains.

 

    A sa sortie en salle, Bedlam a enregistré une perte de 40 000 dollars pour la RKO. Bedlam n’est pas le seul film antipsychiatrique à avoir été censuré, Shock Corridor (1963) et Titicut Follies (1967) l’ont aussi été en Amérique. Ces deux films font partie du moment antipsychiatrique du cinéma des années 1960 et 1970, marqué également par des œuvres comme Family Life (1971) et Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975).

 

Anaïs Grandbert - Le Mans Université

Références :

 Marijke GIJSWIJT-HOFSTRA, Roy PORTER (ed.), Cultures of Psychiatry and mental health care in post-war Britain and the Netherlands, Amsterdam, Atlanta, 1998.

Jacques HOCHMANN, Les antipsychiatries, une histoire, Paris, Odile Jacob, 2015.

Pour citer cet article : Anaïs Grandbert, "Bedlam", dans Hervé Guillemain, DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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