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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Psychose d'actualité

Lors de la « Grande Dépression » des années 1930, les professionnels de la psychiatrie ont diagnostiqué un nouveau mal : les « psychoses d’actualité ».Défense passive pendant l'alerte aux gaz, AM Cannes, 1939.Lors de la « Grande Dépression » des années 1930, les professionnels de la psychiatrie ont diagnostiqué un nouveau mal : les « psychoses d’actualité ».

 

   Dans les années 1930, alors que les conséquences sociales de la crise économique se font gravement sentir, la presse généraliste et spécialisée convoque les grandes figures de la psychiatrie et de la psychopathologie françaises en vue de déterminer l’influence de l’actualité dans l’éclosion de troubles mentaux. Prégnante depuis la naissance de l’aliénisme, la question de savoir si les bouleversements historiques peuvent faire basculer des individus dans la folie donne l’occasion à différents psychiatres de la « Grande Dépression » de recrépir des conceptions héritées du XIXe siècle.

 

   Autant l’influence des événements dans l’entrée dans la folie des « prédisposés » et « dégénérés constitutionnels » n’était guère contestée, autant les discussions relatives au rôle du contexte, de l’environnement, au début du XXe siècle, n’avaient abouti à aucun consensus. La Grande Guerre a certes convaincu une partie de la profession qu’une expérience aussi intense pouvait constituer un facteur d’entrée dans la maladie mentale. Mais aucune unanimité ne prévalait lorsque la controverse resurgit à l’aune des effets de l’immense crise consécutive au Krach de 1929, et à la victoire électorale du Front populaire.

 

   En 1933, La vie médicale publiait une large enquête sur « La répercussion neuropsychique de l’inquiétude sociale actuelle » menée auprès d’une quinzaine de spécialistes. Les opinions recueillies allaient alors du scepticisme le plus absolu à l’affirmation plus ou moins franche de l’existence d’un rapport entre les deux. Parmi les contributeurs, Joseph Lévy-Valensi (1879-1943), professeur agrégé et médecin à l’hôpital Ambroise-Paré à Paris, fournit une réponse aussi brève que pondérée, estimant que la crise avait certainement des répercussions sur le psychisme des individus, tout en reconnaissant manquer de statistiques susceptibles de démontrer l’augmentation réelle des troubles mentaux. Il s’empara pourtant du même sujet lors de ses leçons données à l’asile Sainte-Anne, au cours desquelles il discerna, parmi les psychoses réactionnelles, lesdites « psychoses d’actualité ». Selon Lévy-Valensi, l’actualité peut soit créer les délires et les révéler, soit les teinter ou les illustrer. Deux séries de malades venaient exemplifier son propos : les premiers, « brouillés » par la fameuse affaire Stavisky, montrent que l’actualité a peut-être joué un rôle dans l’éclosion de leurs délires ; les seconds montrent au contraire que l’actualité n’a fait que colorer le thème délirant. Conservant en conclusion une prudente réserve, il en appelait encore une fois à établir de véritables études statistiques à même de confirmer un possible accroissement des troubles mentaux en corrélation avec la crise, tout en considérant que les patients observés avaient surtout emprunté à l’actualité leurs « coloris ». 

 

   La question rebondit avec les grèves consécutives à l’arrivée au pouvoir du Front populaire, au printemps 1936. Notant l’admission de grévistes dans leurs services ou ailleurs, Paul Delmas-Marsalet (1898-1977), à Bordeaux, se distingua en parlant l’année suivante de « délires de grève » ; et Maurice Leconte (1906-1987), à Paris, de « psychoses des grévistes ». Ce dernier soutint même en 1939, une thèse intitulée Conflits sociaux et psychoses, porteuse de connotations politiques. Statistiques et graphiques à l’appui, son étude médico-sociale entend montrer « la preuve de leurs rapports étroits ». Appréhendant les grèves comme de possibles agents de conflits d’ordre psychique, Leconte appelait les pouvoirs publics à redoubler d’attention à l’égard de leurs conséquences psychiatriques et à faire en sorte d’agir préventivement contre ces « ferments d’anxiété et de haine, responsables de troubles […] pouvant aller jusqu’à l’aliénation ». En soutenant que les mouvements politiques et sociaux étaient susceptibles d’engendrer, tout comme le ferait un conflit armé, de véritables épidémies psychiques, les conceptions de Delmas-Marsalet et de Leconte apparaissent in fine comme de véritables avatars du morbus democraticus ou « peste démocratique », née des passions égalitaires du siècle précédent.

 

   Selon toute vraisemblance, ces « délires rhétoriques » mêlant observations psychiatriques, prophylaxie, stigmatisations sociales et finalités politiques conservatrices, ne feront après-guerre plus guère florès. D’un côté, la notion de psychose « réactionnelle », se développant à la suite d’un choc traumatisant, finit par s’imposer. De l’autre, même si l’influence des événements sociaux n’est plus contestée, la nette diminution des admissions au cours de la Seconde Guerre mondiale et le nombre plutôt faible de suicides et de maladies mentales constatées à la sortie des camps de concentration nazis contribuèrent à corroborer la thèse selon laquelle le taux de morbidité viendrait à diminuer en temps de guerre ou de catastrophe et attester du caractère marginal de ce mode d’entrée dans la folie.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Délire féminin- Excitation politique - Morbus democraticus

Florent Serina - Université de Strasbourg / Institut des Humanités en Médecine - CHUV, Lausanne

Références :

Laure Murat, L’Homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie, Paris, Gallimard, 2011.

Guillemain, S. Tison, « La clinique des délires de guerre (1870-1940) », in L. Vissière, M. Trévisi (dir.), Le feu et la folie. L’irrationnel et la guerre (fin du Moyen Âge – 1920), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016, p. 189-201.

Pour citer cet article : Florent Serina, « Psychoses d’actualité », dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2021.

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