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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Vapeurs

D’un signe d’emprise démoniaque, les vapeurs sont devenues une pathologie médicale justifiant une infériorité féminine.Apparent Dissolution, Gravure de Penny Edward et Sedgwick William, 35,3x27,5 cm, 1784, The British Museum.

D’un signe d’emprise démoniaque, les vapeurs sont devenues une pathologie médicale justifiant une infériorité féminine.

 

  Le terme de vapeurs provient des premières suppositions sur un certain nombre de comportements et de symptômes féminins : évanouissements, convulsions, crises de tétanies et souffrances psychiques. Ces symptômes furent longtemps attribués aux phénomènes de possessions démoniaques et traités par des exorcismes réalisés par l’Église catholique.  Mais cette explication supranaturelle évolue avec le temps. Ainsi, en 1718 l’aumônier anglican Francis Hutchinson,  dans son Essai historique sur la sorcellerie, rapproche ces crises “démoniaques” des « crises naturelles et des vapeurs ». 

 

    C’est au XVIe siècle que le terme « vapeurs » apparaît dans le discours médical. Celles-ci entrent facilement dans la théorie utérine, qui place au sein de la matrice la majorité des affections touchant la femme. L’utérus produirait des vapeurs, ou fumées, qui en se répandant dans le corps provoqueraient ces symptômes. C’est une explication cohérente avec le paradigme médical médical en vigueur qui implique que : “[Vterus] sexcentarum aerumnarum mulieribus auctor”, « l’utérus est responsable de 1000 maladies chez la femme ». 

   

    Au XVIIIe siècle, les médecins s’approprient cette affection. Le docteur Raulin fait partie des premiers à s’y intéresser dans son Traité des affections vaporeuses du sexe, publié en 1758. Joseph Raulin (1708-1784) donne de nouvelles informations sur les vapeurs : « Une femme a-t-elle des inquiétudes, des bâillements, des hoquets, des spasmes, des mouvements irréguliers dans les nerfs, elle s'en plaint amèrement ; ses parents, ses amies, ses voisines lui répondent avec indifférence, ce sont les vapeurs. ». Ainsi, les vapeurs regrouperaient la quasi-totalité des affections. Elles prennent une ampleur inquiétante pour les médecins par le nombre croissant de malades atteintes. Ces vapeurs sont au cœur de nombreux travaux et chacun a sa théorie sur cette maladie. Le docteur Pomme attribue la maladie à un « racornissement général du genre nerveux, le spasme et l'éréthisme des nerfs » en lien avec l’engorgement « de liquides acres et irritants qui attaquent des solides délicats ». 

 

    Pourtant on ne réussit pas à déterminer les causes de cette maladie qui affecte de plus en plus de femmes d’une catégorie sociale précise, la bourgeoisie. Les médecins, ancrés dans des préjugés et stéréotypes forts concernant le corps féminin, pensent que les femmes élevées dans l’oisiveté y sont davantage sujettes. Samuel Auguste Tissot (1728-1797) indique à la fin du XVIIIe siècle que « si votre fille lit des romans à l’âge de dix ans, elle aura des vapeurs à vingt ans. ». Pour lui, les vapeurs n’ont pas de causes physiologiques mais sont liées à l’éducation des femmes qu’il qualifie de molle. C’est cette légèreté de l’éducation qui poussent les femmes à l’oisiveté et à la recherche des plaisirs. 

 

    En dehors du milieu médical, la femme sujette aux vapeurs devient un sujet social. Ce modèle est repris par de nombreux auteurs. Dans le théâtre du XVIIIe siècle, la femme vaporeuse est moqué. Son appétit sexuel, qualifié d’insatiable, est le sujet de nombreuses œuvres. Les femmes du peuple et du monde sont comparées. Les femmes du peuple voient leur appétit sexuel comblé par des grossesses successives alors que les femmes de la bourgeoisie ont leurs désirs perturbés par leur esprit. Dans ces pièces, on montre que ces femmes doivent céder à leurs désirs au risque d’être  prises de vapeurs et de désirs hystériques, les forçant à s’adonner à la masturbation. Ces spectacles destinés aux hommes sont présentés pour faire rire en caricaturant les femmes et leurs maux. On y trouve même une certaine morale, comme solution aux maux des femmes : « la vigueur de la semence masculine capable d’accomplir des miracles ». 

 

    Cependant, pour certains hommes, les femmes peuvent aussi feindre les vapeurs. En effet, dans l’ouvrage La philosophie des vapeurs ou lettres raisonnées d'une jolie femme sur l'usage des symptômes vaporeux de Claude Paumerelle (1746-?), la jeune femme de l’histoire apprend à simuler les symptômes des vapeurs. L’objectif est alors de susciter l’intérêt des hommes pour les séduire. Cet “art des vapeurs” décrédibilise davantage les femmes malades. Certains hommes pouvaient aussi avoir des vapeurs, avec des symptômes similaires aux femmes. Néanmoins, les médecins y voyaient une cause davantage médicale, les hommes étant réellement malades pour ces derniers. 

 

    Les vapeurs sont alors un des exemples de l’inscription de la femme dans une position biologique unique, celle de la sexualité et de la reproduction, mais aussi de leur infériorité. Cet amalgame profond qui est fait entre la femme et son sexe marque encore durablement les sociétés et leurs systèmes symboliques.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Délire féminin - Folie puerpérale - Ménopause

Nina Marais - Le Mans Université

Références : 

Delphine Pinel,  “La folie des vapeurs”, L’Histoire, vol. 74, janvier 1985, p. 62-65.

Jennifer Ruimi, “Du dévoiement aux vapeurs : malades et maladies dans les parades mondaines du 18e siècle”, Dix-huitième siècle, vol. 47, n°1, 2015, p. 325-338.

 

Pour citer cet article : Nina Marais, “Vapeurs”, dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2023.

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