Yaoundé. Assistance médicale indigène. 1917. ©Frédéric Gadmer/ECPAD/Défense.
À l’aube du XXe siècle, les puissances coloniales européennes, notamment la France, ne se contentaient pas de conquérir des territoires. Elles se présentaient comme porteuses de « progrès » et de « civilisation » pour les peuples qu’elles considéraient comme « arriérés ». C’est dans ce contexte qu’est instaurée l’Assistance Médicale Indigène (AMI), un dispositif censé répondre aux besoins sanitaires des populations locales.
Le général Lyautey résume parfaitement cet objectif stratégique lorsqu’il déclare au général Gallieni : « Donnez-moi quatre médecins, je vous rends quatre compagnies. » Officiellement, l’AMI visait à améliorer la santé des populations locales et à réduire les épidémies. Mais dans les faits, elle s’est rapidement révélée être un outil d’exploitation, destiné à garantir la productivité de la main-d’œuvre indigène et à attirer les populations vers les institutions coloniales.
L’AMI prend racine à Madagascar, peu après la conquête militaire de l’île en 1895. Confronté à des révoltes et à des maladies endémiques qui décimaient jusqu’à 40 % du corps expéditionnaire, Joseph Gallieni (1849-1916), gouverneur de l’île, développe l’AMI comme un instrument de « pacification » ; un terme qui désigne ici la répression des révoltes locales. L’administration coloniale espérait qu’en prodiguant des soins, les populations locales se montreraient reconnaissantes et accepteraient la domination française.
Dans son ouvrage Parole d’action, le général Lyautey (1854-1934) détaille cette vision en évoquant l’instrumentalisation de la médecine par Gallieni, qu’il considère comme un modèle : « [...] il avait si hautement compris non seulement le rôle militaire, mais le rôle politique, social et même économique du médecin. ». Cette citation illustre la façon dont la médecine était perçue comme un outil stratégique pour consolider l’occupation coloniale.
En 1905, une réforme structure les services de santé dans l’ensemble des colonies françaises. Des dispensaires indigènes sont établis, principalement dans les zones où l’exploitation minière est présente, mais ces infrastructures, souvent rudimentaires, manquent de moyens financiers comme l’a démontré l’économiste Élise Huillery dans The Black Man's Burden: The Cost of Colonization of French West Africa (2014)
Les médecins coloniaux, formés à l’École de médecine de la Marine à Bordeaux et à l’Institut de médecine tropicale de Marseille (école du Pharo), étaient préparés aux défis des environnements tropicaux et aux besoins des colonies. Les soins comprenaient des dispensaires rudimentaires et des équipes mobiles parcourant les villages pour mener des campagnes de dépistage et de traitement. Ces interventions étaient souvent perçues comme intrusives, car la participation des populations locales était obligatoire et les récalcitrants risquaient des amendes, voire des sanctions plus sévères.
La gestion sanitaire des colonies était centralisée. Les décisions étaient prises par des médecins- généraux, puis chaque région devait produire des rapports détaillés sur les campagnes menées. Ce fonctionnement témoigne de la volonté d’uniformiser les pratiques médicales à travers les colonies.
Malgré certaines avancées, comme les campagnes de vaccination préventive ou la lutte contre la variole, l’AMI a été critiquée pour son rôle ambigu et sa nature ambivalente. Dans son livre Les Damnés de la Terre (1961), le psychiatre et auteur décolonial Frantz Fanon a dénoncé la médecine coloniale, perçue comme un outil de contrôle des corps, destinée à maintenir les populations dans un état de soumission. L’écrivain et homme politique martiniquais Aimé Césaire a lui aussi pris position contre l’AMI dans les colonies françaises. Cette figure du courant littéraire et intellectuel de la négritude a estimé que l’AMI était un prétexte hypocrite pour masquer l’exploitation et la violence de la domination coloniale.
L’AMI a toutefois contribué à améliorer la santé publique dans certaines régions reculées. Dans sa thèse sur la politique coloniale au Togo, Benjamin Kokou Alonou rapporte qu’entre 1947 et 1951, le nombre d’accouchements surveillés a doublé, passant de 4 026 à 7 236. La population du Togo était déjà passée de 700 000 en 1921 à 918 000 en 1946.
En 1944, l’AMI devient l’Assistance Médicale Autochtone (AMA). Ce changement, qui visait à renforcer l’engagement envers les populations locales, reflète aussi la volonté de maintenir le contrôle colonial face à la montée des revendications d’autonomie. L’AMA met ainsi l’accent sur des soins individuels et curatifs, ainsi que sur l’amélioration de l’hygiène et de l’assainissement des eaux. Cependant, son impact reste limité : en 1960, certaines anciennes colonies françaises comptaient encore moins d’un médecin pour 50 000 habitants.
Après la décolonisation, des figures comme Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire (1960-1993) et médecin formé à Dakar en 1925, ont transformé l’héritage d’un système de santé sous-développé. Confronté aux limites coloniales, Houphouët-Boigny a d’abord œuvré en tant que député français pour l’abolition du travail forcé (1946). Il a ensuite modernisé les infrastructures sanitaires de son pays dans les années 70, avec la création notable de divers centres hospitaliers universitaires (CHU), comme ceux de Cocody (1970) et Treichville (1976), et la fondation de l'Institut Pasteur de Côte d'Ivoire en 1972.
L’AMI, tout en permettant d’endiguer certaines épidémies, incarne ainsi les contradictions de la politique coloniale française : un progrès apparent, mais fondé sur l’exploitation et les inégalités.
Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Psychiatrie coloniale- Dolé-les-Bains
Références :
Jacques Pépin, Aux origines du sida. Enquête sur les racines coloniales d'une pandémie, Paris, Seuil, 2019.
Benjamin Kokou Alonou, « La politique de protection de l’enfance au Togo de 1923 à 1960 », Revue du C.A.M.E.S.: Sciences sociales et humaines, vol. 1, no. 3 (2ème semestre 2014) : p. 239-253.
Pour citer cet article : Mohamed Diaby, "Assistance médicale indigène", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.