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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Couveuse

Une exposition de couveuses à Seattle en 1909. University of Washington Libraries

A la fin du XIXe siècle, les médecins commencent à créer les premières couveuses, ce qui change la manière de prendre soin des bébés prématurés.

 

   La couveuse apparaît aujourd'hui comme un équipement incontournable dans le domaine médical. Elle est, dans sa version contemporaine telle que nous la connaissons, un dispositif doté d'un environnement contrôlé en termes de température, d'humidité et parfois d'oxygénation, destiné à maintenir les nouveau-nés prématurés dans des conditions optimales pour leur développement. Mais cet équipement familier est bien différent du premier modèle qui voit le jour à la fin du XIXe siècle.

   Les premières couveuses ont été créées à la fin du XIXe siècle par le médecin obstétricien français Stéphane Tarnier (1828-1897), qui, en 1880, s’inspira des incubateurs pour poussins pour développer un dispositif maintenant une température stable pour les nouveau-nés prématurés, incapables de réguler efficacement leur propre température corporelle. Le système a été présenté lors de l’Exposition universelle de Paris en 1881, attirant ainsi l’attention du public sur cette innovation médicale dans le domaine émergent du soin néonatal. Son collaborateur, le Dr Pierre-Constant Budin (1846-1907), pionnier de la néonatalogie, une branche de la médecine qui s'occupe des soins et du suivi des nouveau-nés, notamment les prématurés, a par la suite amélioré ces soins en soulignant l'importance de surveiller aussi l'alimentation et l'hygiène des bébés prématurés.

   Après les travaux de Tarnier et Budin sur les prématurés, le Dr Alexandre Lion (1859-1937) perfectionna l'incubateur en créant une "étuve pour nourrissons" en 1889, qui permettait de maintenir une température stable et d'offrir un environnement sécurisé aux bébés prématurés. En 1894, Alexandre Lion inaugure la maternite Lion de Nice un établissement dédié aux soins des bébés prématurés. Cet hôpital se distingue non seulement par son approche médicale novatrice, mais aussi par son aspect social et solidaire. En effet, la municipalité de Nice finance une partie des coûts de l'infrastructure, et des dons de riches bienfaiteurs viennent compléter les ressources nécessaires au bon fonctionnement de l'institution. Ces actions témoignent d'une volonté collective de sauver des vies humaines, indépendamment des conditions sociales des familles, en offrant des soins gratuits aux plus démunis. Alexandre Lion a ainsi contribué à l'évolution vers un système de santé plus équitable, mettant les avancées médicales au service des plus vulnérables.

 

   Ces dispositifs ont été introduits ensuite aux Etats-Unis. Au début du XXe siècle, les bébés prématurés américains étaient souvent soignés à domicile, sans équipements adaptés. Le Dr Martin Couney (1869-1950), obstétricien d’origine polonaise formé en Europe, développa aux États-Unis les incubateurs pour bébés, inspirés des travaux de Pierre-Constant Budin. Couney popularise l’utilisation des couveuses, d’une manière originale en organisant des expositions d’enfants prématurés en couveuses. Ces « foires aux bébés », qu’on appelle en anglais des infantoriums, attirèrent rapidement l’attention. En 1903, le premier infantorium est inauguré à Coney Island, un lieu où des bébés prématurés étaient soignés dans des incubateurs, moyennant un droit d’entrée. Ces expositions servaient à financer les traitements médicaux tout en développant la sensibilisation du public à la prématurité. Couney ne demandait aucune contribution financière des parents et rendait les bébés à leurs familles dès qu'ils étaient rétablis. Suite à un incendie dévastateur en 1911 qui ravagea l’infantorium de Dreamland Park aux États-Unis, Homer Folks (1867-1963), président de la Société pour la Protection des Enfants de New York, demanda que les soins des bébés prématurés soient exclusivement confiés aux hôpitaux. Bien que tous les nourrissons aient été sauvés, cet incident déclencha un vif débat sur la sécurité des soins prodigués dans des parcs d’attractions, jugés inappropriés pour offrir des services médicaux.

   

  Plus largement l’introduction des premières couveuses à la fin du XIXe siècle, plusieurs questions éthiques et sociopolitiques ont aussi émergé. L’une des plus grandes controverses concernait l’image de ces infantoriums perçus par certains comme des « foires aux monstres » dans lesquels étaient exposés des Monstres humains. De plus, la montée des idées eugénistes influença les débats autour de l’utilisation des couveuses. L'eugénisme, courant de pensée alors populaire en Europe et aux États-Unis, visait à améliorer la qualité génétique des populations humaines, au détriment des bébés prématurés considérés par les partisans de l’eugénisme comme ne devant pas être sauvés pour éviter la transmission de traits jugés indésirables, comme les handicaps ou maladies héréditaires. Dans cette optique, la couveuse et les infantoriums allaient à l'encontre de cet objectif, car les enfants concernés étaient perçus comme des éléments trop vulnérables. Par-delà les aspects techniques, l’histoire de la couveuse est assurément une histoire politique.

 

Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Bébés sur mesure

Nina Rochefort - Le Mans Université

Références :

Francis Decoucut, Alain Boheme, Marielle Petit de Granville, « L’incroyable histoire des couveuses d’enfants », Le magazine du Centre Hospitalier d’Avignon, Avignon, 2015.

Maëline Calba, "Les infantoriums, des expositions d’enfants prématurés salvatrices", Paris, Revue histoire, 2024.

Pour citer cet article : Nina Rochefort, "Couveuse" dans Hervé Guillemain, DicoPolHiS, Le Mans Université, 2026.