Carte postale “Le Royaume du Cafard”, imprimerie moderne A.Muzi Sfax (date inconnue).
Le Cafard est une expression qui désigne un état de mélancolie, de tristesse profonde, qui affecte les soldats pendant les périodes de conflits. Cette expression est popularisée durant les guerres mondiales. Mais c’est aussi un trouble mental qui se déclenche après un traumatisme. Le nom qu’on donne à cette maladie renvoie à un animal parasitaire bizarre qui se loge dans la tête du soldat.
Le géographe français Jean-François Staszak démontre que la première forme du Cafard fait son apparition dans les années 1880, dans les colonies africaines et touche tous les colons. C’est dans les années 1900 qu’il se répand dans d’autres corps d’armée coloniaux et semble menacer tous les militaires dans l’Empire, comme lors des combats dans le nord de l’Afrique (image associée). Le terme de cafard se multiplie dans les années 1910 dans les publications médicales sous le terme de «cafard colonial», notamment chez Paul Voivenel et Louis Huot dans Le cafard (1918). Paul Voivenel (1881-1975) est un psychiatre qui a été mobilisé et un auteur de travaux sur la psychologie du soldat. Durant la Première Guerre mondiale, il collabore avec Louis Huot, un médecin engagé dans les troupes coloniales, sur cet ouvrage. Mais c’est dans l’œuvre parue en 1889, La Légion étrangère, que Georges d’Espardès, un écrivain populaire français, consacre au cafard qui le fait vraiment connaître. Il commence ainsi : «La Légion étrangère a un vice : l’alcoolisme, et trois maladies : le paludisme, la syphilis et le cafard». Ainsi, le cafard résulte non seulement de la déprime qu’inspirent les lieux et l’isolement, mais aussi de l’influence directe du milieu local sur l’organisme.
Avec le début de la Première Guerre mondiale et l’arrivée d’une nouvelle forme de combat, le Cafard se développe en Europe. Il prend alors une définition plus spécifique qui correspond à un état psychologique régulièrement évoqué par les poilus et causé par plusieurs éléments : les horreurs de la guerre, le manque de perspective vis à vis des combats, les conditions de vie, le stress ou encore l’éloignement familial. Selon certains récits, le cafard est généralisé parmi les soldats et apparaît souvent dès les premiers moments de la mobilisation. On peut retrouver cette idée dans des ouvrages tels que ceux de Jean-François Staszak, Carnets de Géographes, qui a fait des recherches sur la géographie médicale, politique et culturelle, et de Hervé Guillemain et Stéphane Tison, Du front à l’asile (2022).
Des médecins de guerre identifient rapidement que de nombreux soldats souffrent de troubles psychologiques causés par une nouvelle forme de guerre, c’est notamment le cas d’André Gilles, médecin mobilisé en 1914 et interne des asiles de la Sarthe, qui qualifie le cafard de neurasthénie “de guerre”. C’est à ce moment que le cafard commence à être pensé d’un point de vue médical. Parmi ces médecins, on peut citer Paul Fiolle, un médecin ayant appartenu à la 4e RIC. Des méthodes de traitements sont donc mises en place, les soldats sont envoyés dans des centres de repos pour récupérer loin des combats. Les premières formes de psychothérapie sont utilisées pour les aider à exprimer leurs traumatismes. Des sédatifs et tranquillisants sont parfois prescrits pour soulager l'anxiété et les troubles du sommeil. Enfin, les activités récréatives sont encouragées pour promouvoir le bien-être mental. Des campagnes sont également menées pour encourager les civils et les soldats à maintenir un bon moral.
Même si le cafard est invalidant, il n’est pas pour autant question d’évacuer tous les soldats qui en sont atteints du champ de bataille. Après la fin des combats, on remarque une augmentation des admissions dans les asiles pour des états dépressifs et anxieux causés par la guerre. Le cafard ainsi que d’autres maladies de guerre s’inscrivent dans un champ plus large de troubles psychologiques. On peut prendre comme exemple “l’obusite” qui est un état de choc psychologique lié à l’exposition aux bombardements et aux violences de la guerre. Bien qu’il n’entre pas dans le domaine des maladies mentales, celui-ci n’en reste pas moins un trouble psychologique qui se caractérise par sa durée, son intensité et son impact sur la vie.
Au sortir de la Grande guerre, le cafard, bien qu’il a touché toutes les troupes, échoue à devenir une catégorie opérante de la psychopathologie. Au même moment la neurasthénie, étiquette diagnostique plus courante, commence un lent déclin. Les pathologies de l’abattement et de la tristesse sont alors en pleine reconfiguration.
Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Obusite
Références :
Jean-François Staszak, "«On n’est pas un bon légionnaire quand on n’a pas le cafard» : enjeux médicaux, culturels et politiques d’un sentiment géographique (1880-1930)", Carnets de Géographes, 9, 2016.
Hervé Guillemain, Stéphane Tison, Du front à l’asile, 1914-1918, Paris, Nuvis édition, 2022.
Pour citer cet article : Lucie Grenier, "Le cafard", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.