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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Infanticide au XIXe siècle

[Recueil. Crimes contre l’enfance], L’horrible drame de Puy-Imbert, 1889, BnF.
En 2006, l’affaire Courjault devient virale. Appelée aussi « affaire des bébés congelés », deux cadavres de bébés sont découverts dans le congélateur de la famille. La mère, accusée d’infanticide pour avoir tué ses enfants tout juste nés, voit sa peine réduite pour « troubles psychiques péripartum ».

 

   Ces faits divers ne sont pas récents et font l’objet d’enquêtes aussi bien juridiques que de médecine légale. Au début du XIXe siècle, le droit et la médecine s’allient déjà pour mener à bien les enquêtes.

 

   La condamnation de l’infanticide évolue entre l’époque moderne et la période contemporaine. Au XVIe siècle, l’avortement et l’infanticide ne font pas l’objet d’une distinction. « L’infanticide fut rarement le fait des hommes », les accusées sont principalement des femmes, qualifiées de « fornicatrice » ou de « pauvresse ». La peine : la pendaison publique. Son application reste occasionnelle pour faute de preuves : à peine 28% des affaires traitées par le Parlement de Paris aboutissent à une condamnation à mort au XVIIIe siècle. Ceci s’explique notamment par la sensibilité des jurés qui les pousse à favoriser l’acquittement de l’accusé pour contourner la peine capitale. Pour y remédier, une modification du code pénal est lancée : en 1824 une loi accorde aux cours d’assises l’attribution de circonstances atténuantes pour alléger la peine à des travaux forcés à perpétuité. Plus tard, l’affaire est confiée aux bureaux correctionnels sous motif de suppression d’enfant, où la peine ne dépasse pas les cinq ans d’emprisonnement.

 

   La médecine s’intéresse, elle aussi, à ce sujet. Les aliénistes tentent de théoriser ces comportements qui surviennent après l’accouchement tout autant qu’ils les condamnent fermement. Esquirol est l’un des premiers à publier une étude en 1838 portant sur « l’aliénation mentale des nouvelles accouchées et des nourrices ». C’est Marcé, vingt ans après, qui théorise cette idée en parlant de « folie puerpérale ». Il rompt avec la vision hippocratique en distinguant la « folie des femmes enceintes » de la « folie puerpérale ».  Le discours médical accepte lentement l’existence de cette maladie mentale, qui revient à décriminaliser la femme. A la fin du XIXe siècle, Mellusi considère que la femme « moralement malade » est « juridiquement irresponsable ». Ces théories font débat. Dès 1880, Ambroise Tardieu n’approuve pas ces études, persuadé que les femmes sont coupables de leur crime. Cela pose un problème important : les actes d’infanticides expliqués par la maladie mentale innocentent les femmes. C’est d’une telle immoralité qu’on ne suppose pas que l’acte soit délibéré. La société, elle, n’est pas aussi tolérante. Le professeur de médecine légale Mahon écrit que « de tous les crimes [l’infanticide] répugne à la nature ».

 

   Les femmes, lorsqu’elles doivent témoigner, tentent de se justifier. Les arguments les plus fréquents concernent le manque de connaissance dans les premiers soins à apporter à un nourrisson, un étouffement involontaire ou bien même l’ignorance des signes de grossesse. Pourtant, un problème de fond s’impose : la pauvreté. Dans les foyers précaires, l’arrivée d’un quatrième ou d’un cinquième enfant s’accompagne d’un sentiment d’inquiétude. Joseph Hazzi écrit que le père « considère les enfants suivants comme des êtres hostiles ». La famille fragile le devient davantage lorsqu’il faut nourrir une bouche de plus. On ne peut se permettre de garder l’enfant. D’ailleurs, les deux tiers des nouveau-nés ne sont pas allaités. Le 11 avril 1889, le drame de Puy-Imbert fait l’objet d’un article dans lequel est rapporté le meurtre de cinq enfants par leur mère.

 

   Le correspondant du Petit Journal retranscrit ses paroles : « nous étions si malheureux […] les chiens étaient mieux nourris que mes enfants […] le père et moi restions deux jours sans manger. » Également, les femmes sont victimes de violences masculines. Les viols et l’inceste expliquent le meurtre d’enfants non désirés.

 

   Pour autant, on tolère encore l’abandon des enfants au XIXe siècle, même s’ils venaient à mourir par la suite. Une pratique visait à plonger un vêtement du nouveau-né dans la fontaine pour s’assurer de son destin. S’il coulait, l’enfant allait mourir. Certaines croyances autorisaient à laisser mourir le bébé ou accélérer sa mort. L’opinion que l’on se fait de l’infanticide est divers et complexe, rejeté mais tout aussi bien culturel. 

 

   C’est ainsi que l’infanticide entre dans le domaine médical de la psychiatrie au début du XIXe siècle. Le discours médical et juridique tente de le définir d’une façon scientifique, mais cet acte n’en est pas moins le reflet d’une précarité et d’une violence masculine ancrées.

 

Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Folie puerpérale- Avortement

Aliyah Youssouf - Le Mans Université

Références

Jacques Gelis, L’arbre et le fruit : la naissance dans l’Occident moderne, XVIe – XIXe siècle, Paris, Fayard, 1984.

Daniela Tinkova, "Protéger ou punir ? Les voies de la décriminalisation de l’infanticide en France et dans le domaine des Habsbourg (XVIIIe – XIXe siècles)", Crime, Histoire & Sociétés, vol.9, N°2, 2005.

 

Pour citer cet article :  Aliyah Youssouf, "Infanticide", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.