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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Kava

Samoan 'ava ceremony, v. 1900-1930, University of California Digital Librairies.

Au XVIIe siècle, le récit de deux navigateurs hollandais, Le Maire et Shouten, est le premier écrit européen à mentionner cet arbuste du Pacifique sud aux propriétés psychotrope et narcotique.

 

   Plus d’un siècle plus tard, lors de son second voyage (1772-1775), le capitaine James Cook dresse une description de la transformation ritualisée des racines de Piper methysticum Forster en breuvage. Selon les Océaniens, la boisson est au cœur des pratiques médicinales, des fêtes religieuses et du quotidien des insulaires depuis près de 2 000 ans. Appelé également ava aux Samoa, awa à Hawaii, ou yaqona aux Fidji, le kava est consommé essentiellement en Polynésie, en Mélanésie et en Micronésie. Toutefois, l’usage religieux et les effets « enivrants » de la boisson déplaisent aux missionnaires protestants évangélistes, qui s’installent en Océanie à la fin du XVIIIe siècle. Selon les médecins, l’influence des missions chrétiennes entraîne une diminution de la consommation de kava, et parfois même une disparition sur certaines îles.

 

   En effet, alors que les politiques de santé publiques européennes s’investissent dans la lutte antialcoolique, les missionnaires observent avec inquiétude « l’ivresse » que peut produire le kava sur les Océaniens. Le considérant à tort comme un alcool, ils cherchent à endiguer sa consommation et celle des spiritueux parvenus jusque dans certains villages aborigènes. Parmi ces ministres du culte chrétien, le révérend Joseph Waterhouse qualifie, en 1862, le yaqona de « malédiction des Fidji ». Après douze années à prêcher en vain la modération, il en conclut que pour les Fidjiens « c’est tout ou rien, stupéfaction ou santé d’esprit ». Pour autant, les médecins et pharmaciens du XIXe siècle déterminent que l’absorption de kava n’engendre pas, en théorie, d’état d’ébriété et de dépendance. En effet, son essence végétale se compose essentiellement de molécules de kavalctone, et non d’alcaloïde comme dans les alcools.

 

   Cependant, les médecins et les pharmaciens présents en Océanie au XIXe siècle finissent par émettre à leur tour des réticences. Les effets du kava divisent la communauté médicale. En 1860 à Tahiti, le pharmacien de 2e classe de la marine française Gilbert Cuzent estime que « à dose faible, le kava est une boisson tonique, stimulante, qui donne la force de supporter aisément de grandes fatigues, tout en procurant une excitation agréable ». Rafraîchissante et calmante, la plante accroît également la force intellectuelle. Cependant, certains professionnels de santé sont préoccupés par les effets du kavaïsme, c’est-à-dire lorsque le breuvage est consommé de manière excessive et répétée à des fins de loisirs. En effet, à haute dose, la plante peut avoir des effets soporifique, stupéfiant et anesthésiant dangereux. Cuzent ajoute d’ailleurs qu’une consommation trop importante est en mesure de causer l’obscurcissement de la vue, d’injecter les conjonctives de sang, de jaunir les dents, ainsi que d’assécher et d’écailler la peau. Elle pourrait aussi impliquer une dépendance, un amaigrissement, un émoussement de l’intelligence et un air hébété. Toutefois, ces effets nocifs pour l’organisme ne sont pas présents chez tous les grands buveurs et les exemples restent rares. C’est pourquoi, l’essentiel du corps médical et politique ne s’en inquiète pas. Certains louent même ses vertus antalgiques et désinfectantes.

 

   De plus, la racine de kava rencontre un fort engouement en Europe dans le dernier quart du XIXe siècle. Son usage thérapeutique dans la pharmacopée aborigène a inspiré la médecine européenne, à partir des années 1820, dans la lutte contre les maladies vénériennes. Depuis la fin du XVe siècle, ce phénomène d’appropriation de la phytothérapie indigène par les occidentaux est répandu dans les colonies européennes. Ainsi, le tabac, le quinquina ou la coca, originaires d’Amérique connaissent un usage thérapeutique ou d’agrément en Occident. Quant au kava, les témoignages contemporains rapportent que les Océaniens l’utilisent en breuvage et en cataplasme pour traiter les éruptions cutanées, l’asthme, les maux de tête ou les rhumatismes. Toutefois, son usage diurétique, afin d’augmenter les sécrétions urinaires, suscite davantage l’intérêt des Européens. En effet, d’après les observations du médecin de la marine, Jean-Édouard Dupouy, aux îles Wallis en 1876-1878, et celles du Dr Sanné, en 1886, le kava semble efficace contre la blennorrhagie, une infection sexuellement transmissible, qui touche les organes génitaux et urinaires. Elle peut également être prescrite pour soigner la cystite, une maladie des voies urinaires. Ainsi, dès les années 1900, en lien avec la standardisation de la médication, des laboratoires allemands cherchent à isoler le principe actif du kava afin de le synthétiser en gélule. Néanmoins, dans les années 1940, les progrès de la médecine contribuent, entre autres, à substituer les sulfamides et la pénicilline au kava.

 

   De nos jours, les populations européennes consomment essentiellement du kava en infusion ou en homéopathie pour diminuer les symptômes d’anxiété, de stress et de dépression. À dose plus élevée, il est interdit ou réglementé depuis 2002 dans plusieurs pays d’Europe et du monde, suite à des études allemandes, menées en 2001, qui concluent à l’hépatotoxicité du kava. En revanche, il est toujours pleinement autorisé en Océanie et aux États-Unis, où il est possible d’en consommer dans les nakamals, les bars à kava.

 

Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Antialcoolisme

Apolline Passe - Le Mans Université

Références

Lamont Lindstrom, Vincent Lebot, Mark Merlin, Kava: The Pacific Drug, Londres, Yale University Press, 1992.

Marie Brualla, Médecine et colonisation en Océanie française. Pratiques et regard des médecins de la Marine et des Colonies sur les populations océaniennes (1860-1960), thèse de doctorat en Histoire (sous la direction de Bruno Belhoste et Patrick Louvier), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, soutenue le 11 octobre 2023. (disponible en ligne).

 

Pour citer cet article : Apolline Passe, "Kava" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.