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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Médecine narrative

Rita Charron, Narrative Medecine. Honouring The Stories of Illness, Oxford University Press, 200En novembre 2023 est inaugurée au CHU de Bordeaux la chaire « Médecine narrative - Hospitalité en santé », antenne de la chaire de Philosophie à l’hôpital du GHU Psychiatrie et neurosciences de Paris. Signe des temps, cette création rend compte d’une inflexion significative dans le paysage médical français. 

 

  S’inscrivant dans le domaine plus vaste des humanités médicales, la médecine narrative est à la fois une approche théorique, un outil pédagogique et une pratique clinique qui émerge aux États-Unis dans les années 1970. Elle est conceptualisée, portée et popularisée depuis 1990 par la professeure de médecine et docteure en littérature Rita Charon (Columbia University, New-York). Introduite en France en 2009 par le Pr François Goupy, qui développe son enseignement à la faculté de médecine de Paris-Descartes, elle se fonde sur les apports éthiques et épistémologiques de la pratique du récit (réception, interprétation et production) dans la clinique médicale.

 

  Née d’une volonté de redéfinir la relation entre le médecin et le patient, la médecine narrative place au cœur de la relation de soin le récit personnel du patient sur sa maladie, tout en encourageant celui du soignant sur son expérience. Si la médecine, grâce aux avancées des sciences biologiques et de l’épidémiologie, a considérablement fait progresser les indicateurs de santé, la médecine narrative a pour ambition de concilier les exigences scientifiques et humaines de la clinique, en envisageant l’acte médical comme la rencontre et la coopération de deux subjectivités singulières. Cette perspective s’impose d’autant plus face aux risques liés à la fragmentation et à la technicisation de la médecine contemporaine, ainsi qu’aux conditions parfois dégradées dans lesquelles elle s’exerce. Loin de déconsidérer une médecine fondée sur les preuves (evidence-based medicine), la médecine narrative promeut une approche complémentaire (narrative evidence-based medicine) dans l’enseignement et la pratique médicale.

 

  Affirmant le rôle central de la transaction entre le malade qui se raconte et le médecin qui l’écoute, la médecine narrative part du principe que la maladie n’est pas une entité séparée du sujet mais qu’elle s’insère dans une trame de vie particulière, nouée à un contexte socio-culturel donné. Elle ne peut donc être prise en charge sans avoir accès à l’histoire dont elle émane. Le patient ne doit pas être réduit à un corps, examiné d’un point de vue purement objectif et biologique, mais doit être considéré comme une personne, c’est-à-dire un être incarné, sujet d’une existence singulière. Se développant comme une approche contemporaine des soins centrés sur le patient, la médecine narrative s’inscrit dans un mouvement engagé depuis les années 1930, qui vise à redonner toute sa place à la « subjectivité de l’expérience vécue du malade » (Georges Canguilhem) dans la démarche clinique et la relation thérapeutique. En somme, elle découle de la prise de conscience et de la revendication de la double charge du médecin : traiter la pathologie et prendre en charge le patient - autrement dit, soigner et prendre soin.

 

  Grâce à cette éthique du soin, les contributions de la médecine narrative sont multiples : repenser la nature de la relation médecin-malade afin de renforcer l’alliance thérapeutique ; fournir au médecin des outils pour améliorer sa pratique clinique, tant sur le plan diagnostique que thérapeutique ; contribuer au bien-être du soignant dans l’exercice de sa profession. Sa mise en œuvre nécessite un enseignement visant à développer la compétence narrative des cliniciens, c’est-à-dire, selon Rita Charon, leur capacité à « reconnaître, absorber, interpréter et être ému par les histoires de maladie ». Cette formation combine l’apprentissage des concepts, du langage et des pratiques de la théorie narrative (1), la lecture attentive de textes littéraires ou de témoignages (2), ainsi que l’engagement dans des activités d’écriture créative (3).

 

(1) L’écoute du médecin face au discours du patient sur l’histoire de sa maladie est en effet analogue à la posture herméneutique du lecteur : il s’agit de recueillir un récit et de le décrypter pour en élaborer le sens. Les outils de la narratologie permettent d’analyser le discours du patient dans le cadre d’une écoute attentive et bienveillante. Ils enrichissent ainsi la capacité des praticiens à comprendre ces récits de maladie, au‑delà de ce qui s’y offre immédiatement à entendre, et favorisent une collaboration respectueuse et égalitaire avec leurs auteurs.

 

 (2) Par ailleurs, la pratique du récit est, selon les mots de Paul Ricoeur, « une expérience de pensée par laquelle nous nous exerçons à habiter des mondes étrangers à nous-mêmes ». La lecture de textes littéraires ou de témoignages aide à développer les compétences d’imagination nécessaires pour se projeter dans l’expérience d’autrui. Pour le clinicien, la littérature constitue donc non seulement un moyen de mieux (re)connaître le vécu - fictionnel ou réel - de l’épreuve de la maladie, tout en facilitant l’instauration d’un dialogue empathique entre soignants et soignés.

 

 (3) La pratique de l’écriture réflexive renforce ces compétences et permet au soignant, par la mise en récit de sa propre expérience, de métaboliser ses émotions, d’entreprendre une autocritique bienveillante et de repenser sa relation au patient ainsi qu’à l’acte de soigner. Ce faisant, il découvre une source d’enrichissement tant professionnel que personnel. 

 

  Rita Charon rapporte ainsi le cas d’une patiente souffrant de douleurs chroniques persistantes malgré des examens médicaux normaux. Après chaque consultation, l’interniste rédige un « parallel chart », un texte narratif distinct du dossier médical, dans lequel elle note non seulement le récit de la patiente - ses craintes, son vécu quotidien et ses émotions - mais aussi ses propres réactions face à ces informations. Cette mise en récit lui permet de prendre conscience de ses propres jugements, de ses frustrations et de ses biais, et de transformer son écoute lors des consultations suivantes, renforçant la relation thérapeutique sans modifier les données cliniques. 

 

   Dans cette perspective d’éthique narrative, le soin s’incarne ainsi dans la relation, entendue à la fois comme lien et comme récit, à laquelle l’entraînement narratif doit préparer le médecin.

 

Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Médecine à distance 

 

Anaëlle Touboul - Professeure de Lettres-Philosophie en CPGE et membre associée de l'UMR THALIM (Théorie et Histoire des Arts et des Littératures de la Modernité) - Université Sorbonne Nouvelle.

Références : 

Rita Charon, Narrative Medecine. Honouring The Stories of Illness, Oxford University Press, 2006.

François Goupy et Claire Le Jeunne (dir.), La médecine narrative : une révolution pédagogique ?, Editions med-line, 2016.

 

Pour citer cet article : Anaëlle Touboul, "Médecine Narrative" dans Hervé Guillemain , DicoPolHiS, Le Mans Université, 2026.