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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Ophtalmologistes

Traité des opérations qui se pratiquent sur l'œil / par Édouard Meyer,... et le docteur A. de Montméja,... ; ouvrage contenant 190 figures sur bois dessinées par Léveillé ; gravées par Badoureau. 1870-1871. Gallica.

Au cours du XIXe siècle, la profession d’ophtalmologiste connaît un essor considérable, révélant une prise de conscience collective autour de la santé oculaire et des maladies qui en découlent.
 

   Le XIXe siècle marque un tournant majeur dans l’étude de l’œil et de la vision, mettant fin à une longue période d’ignorance médicale sur les problèmes oculaires. Auparavant, les connaissances sur la structure de l’œil étaient basées sur des dissections animales, ce qui limitait la compréhension de l’œil humain. De plus, les études optiques intéressaient davantage les mathématiciens et les philosophes que les professionnels de santé. Les travaux de Kepler et Descartes au XVIIe siècle ont eu un impact significatif, identifiant la rétine comme siège de la vision et établissant un lien entre les troubles de la vision et la conformation du cristallin. Ces travaux n’ont jamais vraiment intéressé les professionnels de santé, laissant les médecins avec des notions très superficielles concernant la physiologie oculaire.

 

   C’est grâce à l’apport de la médecine arabe que la chirurgie de la cataracte a été introduite en Occident au XVIIIe siècle, et ce sont les barbiers-chirurgiens qui l’ont pratiquée, les médecins n’ayant pas les connaissances nécessaires sur le fonctionnement de l'œil. Mais c’est le XIXe siècle qui représente une période majeure dans le domaine des études médicales. En effet, le médecin prussien Hermann von Helmholtz a développé des instruments majeurs, tels que l’ophtalmoscope en 1851, qui a rendu possible pour la première fois l’observation de l’intérieur de l’œil vivant ainsi que l’ophtalmomètre en 1855 permettant de mesurer la courbure du cristallin et de la cornée ainsi que d’enregistrer les variations du rayon de la courbure de celui-ci. Cet instrument a ensuite été perfectionné par l’ophtalmologiste français Émile Javal. L’utilisation de ces instruments a permis de découvrir de nombreuses maladies oculaires, mais également d’autres maladies du corps telles que l’hypertension, le diabète ou les tumeurs du cerveau. 

 

   L’émergence de ces nouveaux instruments ophtalmiques a également conduit à de nombreuses études permettant de mieux comprendre la physiologie de l’œil. Ces études ont été d’une importance majeure dans le monde médical et ont permis la découverte de nombreuses pathologies oculaires jusque-là inconnues.

 

   Avec ces avancées, l’ophtalmologie s’établit enfin comme une spécialité médicale à part entière à partir des années 1850. Cette période marque un tournant dans la compréhension et l’approche des problèmes oculaires par les médecins, notamment en ce qui concerne l’utilisation des lunettes. C’est en effet à partir des années 1860 que les médecins commencent à étudier l’usage des lunettes dans le domaine ophtalmique. C’est lors des premières expériences sur les vices de la réfraction (myopie, hypermétropie, astigmatisme et presbytie) que les verres optiques ont été envisagés. Les premières études faisant usage de verres optiques pour traiter des problèmes oculaires marquent un tournant majeur dans le monde ophtalmologiste conduisant à une classification des verres basée sur leur capacité de réfraction. À partir de ce moment, les médecins sont beaucoup plus ouverts à l’utilisation des verres optiques et à leur incorporation dans le monde médical. Ils deviennent l’instrument majeur préconisé lors de problèmes oculaires. 

 

   Toutefois, cette évolution de la relation entre les médecins et les lunettes entraîne de vives tensions avec les opticiens qui ont de très grandes connaissances de l'œil contrairement aux professionnels de santé. Néanmoins, les médecins, après les nombreuses études montrant l’importance des verres optiques dans la correction des problèmes oculaires, se montrent stricts et estiment qu’ils sont les seuls à avoir une légitimité sur les problèmes oculaires et, notamment, sur la prescription des lunettes. Cela crée une rivalité avec les opticiens qui ont depuis de nombreuses années la main sur le marché des lunettes. Cependant, les opticiens n’ont pas de connaissances médicales et sont inaptes à examiner l’œil ou à mesurer l’acuité visuelle. C’est pour cette raison que les médecins exigent qu’une ordonnance soit délivrée par eux-mêmes pour que les patients puissent ensuite faire appel à un opticien qui exécutera celle-ci. 

 

   Les opticiens, conscients de leur manque de formation médicale, sont favorables à une collaboration avec les ophtalmologistes, mais refusent cette position d’exécuteurs d’ordonnances et s’estiment capables d’examiner la vue et de prescrire des lunettes aux patients ne présentant pas de pathologie grave. Les lunettes se présentent aussi bien comme un dispositif médical nécessaire, mais également, comme des accessoires de mode. En effet, le grand public ne semble pas enclin à s’adresser aux ophtalmologistes avant l’achat de lunettes. 

 

   Le poids du corps médical ne semble pas suffisant entre la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe pour imposer une réglementation permettant de mettre la vente des lunettes sous le strict contrôle des ophtalmologistes. Par ailleurs, le coût des consultations ophtalmiques a également une influence sur la faible popularité de ces consultations, ce qui entraîne un obstacle à la médicalisation des lunettes qui durera jusqu’à la veille de la grande guerre. 

 

   Au fil du XXe siècle, l’ophtalmologie est passée d’une spécialité émergente à une spécialité fondamentale pour préserver et restaurer la vision des patients. Cette progression de l’ophtalmologie a permis la pleine reconnaissance de la profession, faisant des ophtalmologistes des spécialistes dans le domaine de la santé visuelle.



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Sena Topkara - Le Mans Université

Références :

Corinne Doria, “La soif du regard. Ophtalmologues et opticiens au XIXe siècle”, Société des études romantiques et dix-neuvièmistes. 2019.

Carpenter, Mary Wilson, « A Cultural History of Ophthalmology in Nineteenth-Century Britain ». BRANCH: Britain, Representation and Nineteenth-Century History. Éd. Dino Franco Felluga. 2012.

 

Pour citer cet article : Sena Topkara, "Ophtalmologistes", dans H. Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.