Colette Bréger, Plume, couverture n°9 de la revue Sorcières, mai 1977 Source : PAVARD, Bibia, ROCHEFORT, Florence, ZANCARINI-FOURNEL, Michelle, Ne nous libérez pas, on s'en charge : une histoire des féminismes de 1789 à nos jours, Paris, La Découverte, 2020.
L’histoire de la pilule contraceptive en France marque un tournant à la fin des années 1960. C’est le moment où les ovaires, organe biologique par excellence, deviennent le centre de débats politiques, médicaux et sociaux. Les liens complexes entre santé, genre et pouvoir montrent à quel point la maîtrise du corps féminin se trouve alors au cœur des bouleversements de la société française dans les années 1970.
Pourtant, tout commence bien plus tôt qu’on ne le pense. Dès le XIXe siècle, des savants comme Charles-Émile Sédillot ou encore Félix-Archimède Pouchet s’intéressent au rôle des ovaires dans le cycle menstruel, avançant des hypothèses sur l’ovulation. Il faut attendre le XXe siècle pour que les hormones sexuelles féminines soient isolées, l’œstrogène est identifié dans les années 1920, la progestérone dans les années 1930. Ces découvertes permettent à l’Américain Gregory Pincus, avec le soutien de Margaret Sanger et Katharine McCormick, de développer en 1956 la première pilule contraceptive. Le principe : bloquer l’ovulation grâce à une combinaison hormonale synthétique.
Aux États-Unis, la pilule est autorisée en 1960. En France, la situation est bien différente. Depuis la loi de 1920, toute propagande ou publicité en faveur de la contraception est interdite. Cette loi, adoptée dans un contexte nataliste d’après-guerre, fait de la contraception un sujet tabou, relevant du pénal. Il faudra attendre la loi Neuwirth, votée en décembre 1967, pour que la contraception soit légalisée. Lucien Neuwirth, gaulliste et ancien résistant, affronte une forte opposition, notamment de la part des conservateurs et de l’Église. Mais même une fois ce texte voté, l’accès à la pilule reste longtemps entravé : les décrets d’application ne paraissent qu’en 1972, la publicité en est interdite et elle n’est remboursée qu’à partir de 1974. Le retard dans l’application de la loi Neuwirth, qualifié de « désillusion » par Sophie Chauveau, révèle la force des résistances institutionnelles à l’égard de la contraception.
En 1970, environ 5 % des femmes âgées de 15 à 49 ans utilisent la pilule ; elles sont 35 % en 1980. Mais cette évolution assez rapide masque de fortes inégalités. Les femmes en situation précaire, les plus jeunes ou celles vivant en milieu rural rencontrent davantage de difficultés d’accès, en raison de la méfiance de certains médecins, du manque d’information ou d’un coût trop élevé. Le contrôle des naissances reste donc, en partie, un privilège de classe.
Sur le plan médical, la pilule change le rapport des femmes à leur propre corps. En bloquant l’ovulation, elle place les ovaires sous contrôle hormonal. Certes, cette capacité à réguler leur fertilité offre aux femmes une autonomie inédite, mais elle s’accompagne aussi d’une médicalisation accrue de leur vie intime : suivi gynécologique régulier, prescriptions obligatoires (souvent délivrées par des médecins hommes), etc. La « libération » s’accompagne alors d’une forme de surveillance médicale. Dès 1975, l’essayiste Ivan Illich dénonce d’ailleurs cette médicalisation de la société qui tend à transformer chaque individu en patient. C’est dans ce contexte que la contestation féministe prend de l’ampleur.
Au début des années 1970, des mouvements comme le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) réclament un accès libre et gratuit à la pilule, mais aussi le droit de disposer de leur corps sans passer par l’autorité masculine ou institutionnelle. Le MLAC milite pour une contraception et un avortement libres, gratuits et hors du carcan médical. Ses militantes pratiquent des avortements clandestins, informent les femmes sur la pilule, et contestent l’autorité des médecins et de l’État sur le corps des femmes. La pilule devient un symbole d’émancipation, elle permet de dissocier sexualité et maternité, de faciliter l’entrée des femmes sur le marché du travail, d’accéder à une vie publique plus indépendante. La lutte pour la maîtrise des ovaires devient alors éminemment politique. Mais cette révolution contraceptive ne se fait pas sans résistance.
L’Église catholique condamne par exemple la contraception, surtout après l’encyclique Humanae Vitae de 1968 par le pape Paul VI. Ce texte réaffirme l’opposition de l’Église à toute méthode artificielle de régulation des naissances, provoquant une onde de choc jusque dans les milieux médicaux. Certains médecins refusent de prescrire la pilule pour des raisons morales, d’autres s’inquiètent des effets secondaires : prise de poids, troubles circulatoires, risques de cancer. Ces oppositions ne relèvent pas seulement du domaine médical, elles traduisent la volonté de maintenir un ordre social où la sexualité féminine reste sous contrôle.
Les débats n’ont pas disparu avec les années 1970. Aujourd’hui encore, la pilule fait l’objet de controverses, on s’interroge sur ses effets secondaires, son impact environnemental (via les hormones rejetées), mais aussi sur la charge mentale et contraceptive qu’elle fait peser sur les femmes. D’autres solutions sont explorées, y compris pour les hommes. Mais l’histoire de la pilule rappelle une chose essentielle, la maîtrise des ovaires reste une question profondément politique, à la croisée de la science, du genre et du pouvoir.
Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Oestrogène
Références :
Christine Bard, Les femmes dans la société française au 20e siècle, Paris, Armand Colin, 2003.
Myriam Chopin et Olivier Faron, Histoire de la pilule : libération ou enfermement ?, Passés Composés, 2022.
Pour citer cet article : Titouan Bellanger, "Pilule contraceptive" dans H. Guillemain (dir.), DicoPolHis, Le Mans Université, 2025.