DicoPolHiS

Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Surdité

Radio News magazine, numéro de décembre 1933.

   « Peu à peu la surdité et la mutité deviendront des raretés, des curiosités pathologiques, quelque chose comme la lèpre et le scorbut en France. », c’est ce qu'écrit Albert Legrand, médecin principal de la marine et directeur de la statistique médicale au ministère de la Marine à Paris, dans son ouvrage L’oreille et la surdité: hygiène, maladies, traitements en 1908.

 

   Aux XIXe et XXe siècle, les médecins ont tendance à penser que la surdité est une pathologie qui peut être soignée et même disparaître comme ce fut le cas pour d’autres maladies en France. L’avis médical à longtemps prévalu sur le regard de la société au détriment du point de vue de la communauté des sourds. Pour les médecins du XIXe siècle – de plus en plus nombreux à cette époque –, mais aussi les industriels, soucieux d’une main-d’œuvre fonctionnelle, et les républicains, attachés à l’idéal d’un citoyen éduqué et intégré, la parole est le seul moyen de « sortir les sourds de leur condition ». C’est ainsi qu’en 1880, à la suite du Congrès international de Milan — une réunion rassemblant des spécialistes de l’enseignement aux sourds visant à améliorer la condition des personnes malentendantes — le gouvernement français décide d’interdire l’usage de la langue des signes dans l’éducation des sourds, au profit d’une approche exclusivement orale. La surdité était perçue comme une condition qui ne permet pas aux individus de développer leurs facultés intellectuelles, catégorisant les élèves sourds d’« idiot » ou d’« arriérés ». Contre cela il faut corriger et guérir les gens qui en sont atteint. De nombreux traitements ont été développés au cours des siècles pour tenter de soigner la surdité.

 

   C’est au XIXe siècle qu’on voit apparaître le développement d’une approche médicale de la surdité et la naissance de l’otologie. La connaissance anatomique de l’oreille n’est classifiée qu’en 1836 dans le Traité des maladies de l’oreille de Wilhelm Kramer qui définit l'oreille externe, l’oreille moyenne et l’oreille interne. Au début, les thérapeutiques appliquées étaient celles qui fonctionnaient pour soigner les symptômes qui semblaient liés à l’oreille. Bien sûr, les spécialistes n’ont pu se passer des traitements généraux qui étaient appliqués pour soigner les maux tels que la saignée, le galvanisme, le magnétisme, les purgatifs, le mesmérisme, les douches d’eaux minérales alcalines…etc. Les bains chauds à base de pavots, d’eau glycérine et d’huile chaude pendant 18 minutes étaient à faire plusieurs fois par jour. Diverses expérimentations ont été faites, allant de la suppuration du tympan — c’est-à-dire la provocation d’un écoulement de pus causé par une infection — à la trépanation du crâne. Des opérations sont pratiqués par les auristes — médecins spécialistes des soins de l’oreille — sur leurs patients sourds, comme le relève Albert Legrand dans son livre: perforation du tympan, extraction des corps étrangers, retrait des tumeurs osseuses, extractions des osselets parfois même du tympan. Les thérapeutiques de cautérisation sont utilisées selon les préconisations d’Eugène Triquet dans le Traité pratiques des maladies de l’oreille en 1857. Le moxa, le vésicatoire et le séton sont des pratiques prescrites dans les traitements de l’oreille. Ces pratiques consistent en l’utilisation d’instruments chauds, tels que des bâtonnets ou des bandelettes de lignes, à appliquer sur les tissus organiques pour guérir et cicatriser. Quant à la trépanation du crâne mentionnée plus tôt, on a connaissance des premières expériences d’un chirurgien militaire dans un article de la Gazette Médicale du 25 janvier 1834. Cette opération qui vise à faire un trou dans la boîte crânienne, est expérimentée par la suite par de nombreux médecins tel que le célèbre médecin Itard qui la rapporte dans sa deuxième édition du Traité des maladies de l’oreille et de l’audition en 1842.

 

   Puis des traitements sont développés pour pallier la surdité confirmée des patients examinés. On voit l'apparition des premiers appareils auditifs avec des cornets et des tubes acoustiques faits en métal avec un pavillon assez grand pour y concentrer les sons. L’audiophone ou dictaphone est un des premiers appareils apparus à la fin du XIXe siècle. L’objet se présentait généralement sous la forme d’un tube, d’un cornet ou d’un écouteur muni d’une partie élargie que l’on orientait vers la source sonore. L’utilisation de l'électricité est un des traitements pratiqués le plus longtemps, entre les XVIIIe et XXe siècles. L'électricité était utilisée pour agir sur le nerf auditif et les osselets. Dès le XVIIIe siècle, des traités médicaux expliquent les bienfaits de l’utilisation de l’électricité. Le courant continu était le plus utilisé.


   Au fil des siècles, les traitements et dispositifs contre la surdité se sont largement diversifiés, notamment avec l’apparition des premiers appareils auditifs, à l’image de celui présenté dans le numéro de décembre 1933 du magazine Radio News. Il s’agit de l’un des premiers modèles à tube vide, composé d’une boîte contenant un microphone intégré, que l’utilisateur orientait vers l’interlocuteur, et d’un casque relié pour écouter. Dès les années 1950, les premières prothèses auditives modernes voient le jour, portées par les avancées technologiques. Parallèlement, les mentalités évoluent ; si l’interdiction de la langue des signes est remise en question dès le début du XXe siècle, ce n’est qu’en 2005 qu’elle obtient enfin une reconnaissance officielle en France. Cette reconnaissance tardive illustre bien le long combat mené par les personnes sourdes pour faire entendre leur voix et affirmer leur place dans la société.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Surdité et eugénisme- Thérèse de Carthagène

Laura Lévêque - Le Mans Université

Références

Florence Encrevé,« Sourds et médecins au XIXe siècle: deux regards opposés sur la surdité », Empan, n°83, 2011, p.26-31.

François Legent, « Les soins médicaux aux sourds-muets en France au XIXe siècle, L’éclosion de l’otologie moderne », site officiel des bibliothèques d’Université Paris cité, octobre 2003, 15/04/2025.

 

Pour citer cet article : Laura Lévêque, "Surdité" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.