Gravure représentant l’intérieur du grand amphithéâtre des écoles de chirurgie de Paris. GONDOIN, Jacques, Description des écoles de chirurgie, Paris : Cellot et frères Gombert, Paris, 1780.
Les amphithéâtres anatomiques se sont développés à l’époque moderne, ce qui correspond à une période où les cadavres recommençait à être disséqués dans un but scientifique. Les amphithéâtres ont été présents dans tout l’Occident jusqu’au XIXe siècle. Ces lieux étaient aussi qualifiés de théâtres puisqu’un public nombreux venait observer la dissection effectuée par un médecin, des dissecteurs et ses assistants.
Les dissections publiques étaient conçues pour accueillir une assistance nombreuse qui devait payer pour entrer. En effet, les recettes financières s’élevaient à environ 200 florins (monnaie frappée à l’origine à Florence). Ces séances étaient des cérémonies réglées, organisées et exécutées selon un protocole précis. L’anatomiste procédait à des dissections de cadavres et exposait les différents organes dans la salle, à la vue de tous. Le public était très hétérogène et venait de milieux sociaux variés. Il comprenait, en plus des étudiants en médecine et des médecins, des gens de la noblesse, de la bourgeoisie, des jeunes femmes et des ecclésiastiques.
Les premiers amphithéâtres anatomiques étaient des structures démontables pouvant accueillir des centaines de personnes. C’est à partir de la seconde moitié du XVIe siècle que se sont développés les amphithéâtres permanents, comme cela a été le cas d’abord à Padoue en 1584. Par la suite, d’autres villes européennes ont aussi mis en place leurs amphithéâtres, comme ceux de Vicence en Italie en 1585 dans le Teatro Olimpico et de Leyde aux Pays-Bas édifié par le docteur Pieter Paaw en 1594.
Bien que les amphithéâtres soient devenus permanents, ils ne servaient que quelques semaines en hiver. Cette saison permettait une meilleure conservation du corps et une ventilation efficace de la salle due aux odeurs des corps en décomposition. Les amphithéâtres étaient globalement conçus tous de la même manière avec des structures en bois, un cadavre au centre à étudier et des gradins de formes arrondies pour accueillir le public. Les dissections publiques étaient des événements à ne pas manquer dans l’année. Elles étaient souvent suivies de festivités comprenant des banquets, des parades avec des torches ou des fêtes musicales.
La majorité des amphithéâtres ont été construits dans des milieux universitaires, surtout en Italie et en France, comme c’est le cas à Montpellier. Ces lieux permettaient d’apporter du prestige aux universités et aux villes. En effet, celles qui avaient les moyens d’en construire plusieurs, comme Paris ou Londres, n’hésitaient pas à le faire pour montrer leur richesse et leur modernité scientifique. Ce mouvement a été si populaire qu’il finit par s’étendre aux États-Unis, où l’université de Virginie a obtenu son théâtre en 1825.
Face au succès des amphithéâtres, le nombre de corps était devenu insuffisant. Pour pallier ce manque, il était courant de trouver dans les amphithéâtres des animaux et des humains vivants. En effet, Diderot (1713-1784) a proposé de pratiquer des vivisections humaines sur des personnes condamnées à mort. Pour lui, aucun condamné à mort ne devrait être exécuté sans avoir eu la possibilité de se racheter en contribuant par la dissection de leur corps au progrès de l’anatomie, de la médecine et de la chirurgie.
Au XIXe siècle, la dissection qui rencontrait le plus grand succès était celle des jeunes femmes. Leurs autopsies représentaient à elles seules des attractions et attiraient énormément de monde, principalement un public masculin qui se déplaçait pour voir des femmes nues. Ces hommes justifiaient leurs présences en expliquant qu’ils venaient uniquement dans l’objectif de comprendre comment le corps des femmes fonctionnait. La dissection des femmes pouvait rapporter jusqu’à 300 florins, soit 50 % de plus que la moyenne. Ce phénomène est présenté dans l’œuvre de Molière, Le Malade imaginaire, dans l’acte 2, scène 5, qui fait directement référence à une dissection d’une femme, où le personnage de Toinette assure que « le divertissement sera agréable ».
Dès le XIXe siècle, les amphithéâtres anatomiques ont commencé à décliner à l’échelle européenne. Chaque pays s’est adapté différemment. En France, ce déclin s’explique par la mise en place de la technique anatomoclinique par des scientifiques comme Bichat et Cruveilhier. Cette étude localisée et précise du corps a contribué au déclin des amphithéâtres. Le public s’attendait à découvrir des éléments corporels exceptionnels, or, ce que l’on montrait n’était plus assez spectaculaire et progressivement le public s’est désintéressé de ces spectacles pour se tourner vers les cirques ou des foires. Ces découvertes scientifiques ont été retranscrites dans des ouvrages, ce qui est très utile pour les médecins et étudiants de l’époque qui n’avaient plus besoin d’assister aux dissections pour obtenir des connaissances anatomiques.
Ce déclin des amphithéâtres a engendré la fermeture de certains ou la transformation pour d’autres en musées, comme c’est le cas de celui de Padoue en 1872. Finalement, en France, c’est le décret de 1881 qui a causé la fin des spectacles anatomiques dans les amphithéâtres, puisque les dissections devaient être réalisées dans un but scientifique, sans audience publique.
Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Enlèvements de cadavres
Références :
Rafael Mandressi, Le regard de l'anatomiste : dissections et invention du corps en Occident, Seuil, Paris, 2003.
Philippe Marre "Les théâtres d'anatomie du XVIe au XIXe siècles en Europe et la naissance de la réflexion scientifique en chirurgie", Histoire des sciences médicales, n°3, (2021), p.193-197.
Pour citer cet article : Tess Bellanger «Amphithéâtre », dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.