Affiche « Lavabos, salles de bain, l’Hygiène moderne ». CHOUBRAC, Alfred, XIXe, BNF Gallica.
Le bain, quel moment de plaisir… Un moment de bonheur tant que la personne n’est pas « aliénée », que les moyens financiers sont conséquents et qu’il s’agit d’une femme. Sinon, dites adieu à cet appareil sanitaire servant à se laver. Dès ses débuts, la baignoire reflète des distinctions de genres et de classes sociales.
Au XVIIe siècle, la crainte d’une eau sale et infectieuse rend préférable la toilette sèche. Seuls le visage et les mains sont lavés à l’aide d’un linge humide. La peau est ensuite maquillée et parfumée pour recouvrir toute immondice. C’est au XVIIIe siècle qu’apparaît le bain. Il est alors rempli à la main d’eau préalablement chauffée. Il est réservé aux plus aisés qui possèdent la main-d’œuvre pour cette tâche. Il faut aussi considérer le coût de l’eau très élevé qui rend difficile son accès. Ceux qui n’ont pas possibilité d’utiliser la baignoire se lavent dans les ruisseaux ou les égouts. C’est dans la deuxième partie du siècle que l’eau devient plus accessible, d’abord à Paris avec le réseau souterrain de distribution d’eau potable par Haussmann (consommation de 7 litres d’eau par habitant à 200). La thèse des microbes et de leur prolifération de Pasteur incite aussi au lavage et à l’hygiène. Dans la foulée du XIXe, les hôtels privés transforment leurs salles d’eau en salles de bain, de même pour les maisons bourgeoises de ville. Un début de révolution hygiénique s’instaure. La durée de vie augmente et les épidémies se font plus rares. Les salons de bains publics rouvrent pour permettre aux moins fortunés de se laver, la petite toilette se fait sinon dans la chambre ou la cuisine. A partir de 1880, les manufactures produisent plus de 12500 tonnes de savon par an, preuve d’une nouvelle importance pour l’hygiène. Encore au début du XXe siècle, tout juste 2 % des logements parisiens possèdent une salle de bain délivrée d’eau courante. Dans les années 1970, de nombreuses campagnes de publicité pour savon, à l’instar de DOP, se démocratisent pour inciter les personnes à se laver. C’est dans les années 2000 que 98 % des logements français possèdent une pièce spécifique au lavage. Les baignoires deviennent immobiles avec une robinetterie qui délivre l’eau directement dans la baignoire et l’évacue.
La santé est aussi mentale, c’est pourquoi la psychiatrie utilise la baignoire. Celle-ci n’est pas équipée de robinetterie directe. L’objet doit être inoffensif pour les « aliénés » qui en usent toujours sous la surveillance de personnels. La baignoire présente, dans ce milieu, trois usages principaux : l’observation, la thérapie et la contrainte. Au XXe siècle, lorsqu’un patient est admis en psychiatrie, le passage par la baignoire est obligatoire. Le patient est dévêtu et ses affaires lui sont retirées. L’idée première est de laisser l’histoire et les souffrances du patient à l’entrée de son admission. Le second temps permet, lors du bain, d’observer le corps de la personne pour détecter chaque élément physique important. La baignoire n’est alors qu’une étape formelle d’entrée à l’hôpital psychiatrique. La fonction thérapeutique est la même que pour n’importe qui. Si un patient est agité, lui faire prendre un bain chaud pour le détendre est considéré comme l’un des meilleurs traitements de la psychiatrie. La méthode est déjà employée au XVIIIe siècle et constituait alors l’unique traitement calmant. La dernière utilité, celle de la contrainte, est aux antipodes de la thérapie. Les impétueux sont placés dans une baignoire couverte pour ne laisser sortir que la tête. Les bains durent en moyenne six heures et peuvent s’étendre sur plusieurs jours. C’est le cas de Valentine M., admise en 1939 en psychiatrie. Elle reste vingt-six heures dans la baignoire avec deux sorties de quinze minutes après « avoir ri sans raison et [...] jeté son gobelet par la fenêtre». L’eau est chaude, parfois bouillante, causant des morts parmi les « aliénés ». La balnéothérapie reste un traitement utilisé en psychiatrie et se démocratise avec le temps en médecine.
Ainsi, la baignoire devient un objet d’hygiène primordial de la vie de tous les jours. Malgré les évolutions, la baignoire garde les reflets d’un besoin de détente et de calme, mais aussi d’un univers genré et socialement luxueux. Les femmes sont perçues comme celles passant le plus de temps dans la salle de bain à prendre soin d’elles, à l’instar des publicités d’antan. La baignoire perd toutefois de sa notoriété au profit de la douche, plus économe en temps et en argent, dans un monde dans lequel tout devient plus rapide depuis la fin du XXe siècle.
Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Bains publics
Références :
Benoît Majerus, "La baignoire, le lit et la porte. La vie sociale des objets de la psychiatrie". Genèse, 2011/1 n°82, p. 95-119.
Georges Vigarello, Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge. Paris, 1985.
Pour citer cet article : Julie Cotel, "Baignoire", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.