Photographie prise côté sud de l’accident de trains de Lagerlunda, in Surv Ophthalmol 2012.Comment un accident mortel a t-il pu aider à construire une catégorie de déficience ?C’est en 1794 que commence l’histoire du daltonisme. C’est le chimiste anglaisJohn Dalton (1766-1844) qui rend compte de sa propre déficience dans son article "Extraordinary facts relating to the vision of colours". Il explique qu’en observant une fleur à la lumière du jour, celle-ci lui apparaît rouge mais qu’à la lumière d’une chandelle, il la voit bleu ciel. Il est le seul parmi ses proches à faire ces observations. Le seul… ou presque. Quelqu’un d’autre observe la même chose, son frère.
Il faut attendre près d’un siècle pour voir le premier test de dépistage du daltonisme à grande échelle. C’est le médecin ophtalmologiste suédois Frithiof Holmgren (1831-1897) qui invente le test d’Holmgren en 1874. Le test est composé de 40 fils de laines colorés que le patient doit classer par couleur. En fonction de son classement, il est possible de déterminer s’il y a une présence de daltonisme.
C’est l’année suivante que son test est le plus mis à profit. Dans la nuit du 14 au 15 novembre 1875, à Lagerlunda, proche de la ville de Vikingstad dans le sud de la Suède, deux trains entrent en collision. Neuf personnes meurent et la question de la cause de l’accident est posée. Le professeur Holmgren avance l’hypothèse que l’accident proviendrait du possible daltonisme d’au moins un des deux conducteurs du train, qui aurait mal vu la signalisation rouge, ordonnant l’arrêt du train. Les deux conducteurs étant morts dans l’accident, il est impossible de prouver leur daltonisme. Le simple fait que que le daltonisme aurait pu causer l’accident suffit pour que le sujet devienne d’ordre public. Holmgren obtient le test des 266 personnes travaillant dans le secteur ferroviaire suédois, 13 personnes sont positives. A partir de cet incident, certains postes tels que engineer ou oiler (les conducteurs des trains) sont interdits aux daltoniens en Suède.
Cet accident est également évoqué en France. Le 26 février 1881, L’Univers illustré publie un article qui fait part des “dangers et des malheurs qui peuvent résulter des méprises des personnes atteintes d’un vice de la vision au sujet des signaux colorés en usage sur les voies ferrées”. La possibilité d’une réforme est évoquée par le ministère des Travaux Publics. Dans son rapport formulé au ministère, le docteur Paul Redard est formel : “Il y a là, une erreur grave à redresser. Le vicié” [qualificatif utilisé pour désigner les daltoniens] “ se sert pour reconnaître les signaux de caractères qui sont pleins d’incertitude et qui peuvent lui faire défaut”.
Alors il y a un débat sur les solutions. D’abord, on pense à changer les couleurs des signaux lumineux, qui sont rouges et vertes mais qui sont aussi les deux couleurs les plus confondues par les daltoniens. Une idée est d’utiliser les couleurs jaune et bleue que ces derniers différencient plus facilement. Une idée vite rejetée puisque le jaune ne se voit pas bien de jour, de même pour le bleu la nuit. Alors blanc et noir ? Le noir serait invisible la nuit.
La seconde solution que le Docteur Redard rapporte au ministre des Travaux Publics est celle qui est poussée par le Professeur Holmgren. Tous les employés qui désirent entrer dans l’administration des chemins de fer doivent posséder un certificat émanant d’un médecin désigné. Ce médecin doit notamment effectuer de nombreux tests visuels et aussi, un test de dépistage du daltonisme que le docteur Redard nomme “lanterne appareil”. Les tests pour devenir mécanicien, chauffeur ou aiguilleur sont encore plus compliqués et précis, demandant notamment “un sens parfait pour les couleurs”.
Les docteurs Redard et Holmgren font, près d’un siècle après, la même observation que John Dalton dans son article : “It is remarkable that I have not heard of one female subject to this peculiarity”. L’idée qui consiste à dire que le daltonisme ne touche que les hommes vient de l’infime proportion des femmes dans les tests se révèlant positifs. C’est seulement en 1986 que Jeremy Nathans et Thomas Piantanida découvrent que le gène déficient pour les cas de daltonisme se trouve sur le chromosome X. Les femmes en possédant deux, il suffit que l’un des deux soit sain pour qu’il n’y ait pas de daltonisme.
Aujourd’hui, en France, 8% des hommes et 0.45% des femmes sont daltoniens. Cette déficience (et non pas maladie !) est dépistée dans certains corps de métiers, notamment ceux de conducteurs de TGV ou de pilotes d’avion.
Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Ophtalmologie - Yeux. Une histoire - Ophtalmologistes
Références :
John Dalton, Extraordinary facts relating to the vision of colours, Manchester, 1794.
John Mollon, “The Lagerlunda Collision and the Introduction of Color Vision Testing", History of ophthalmology, Vol.57, n°2, p.178-194 2012.
Pour citer cet article : Théo Rénier, "Daltonisme" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2026.