Gravure de Giovanni Maria Lancisi, frontispice de Tabulae anatomicae de Bartolommeo Eustachi, Cologne, Cramer, 1717.
La pratique de la dissection humaine est ancienne et prend racine dans le mot grec anatomê, qui signifie à la fois dissection et anatomie. Au IIIe siècle avant notre ère, deux médecins, Hérophile et Erasistrate, procèdent à l’ouverture de cadavres et à la séparation méthodique de leurs différentes parties pour en connaître la structure. Pendant 50 ans, à Alexandrie, les dissections humaines se poursuivent sous l’égide des Ptolémée. Par la suite, le pouvoir royal s’affaiblissant et les contestations s’accroissant, cette pratique cesse d’être soutenue par le royaume lagide.
Oubliée un temps, pratiquée clandestinement, la dissection humaine connaît un regain d’intérêt en Occident à partir du XIVe siècle. L’humanisme amène à la redécouverte d’ouvrages antiques, notamment des traités d'anatomie basés sur les dissections. Les dissections humaines restent encore rares, notamment par manque d’approvisionnement en corps. Au XVIe siècle, le médecin André Vésale se penche sur ces écrits antiques et procède à la vérification des représentations anatomiques anciennes. Il dissèque des cadavres humains et parvient à corriger certaines erreurs de Galien qui n’avait pratiqué que des dissections animales. Dans la Fabrique du corps humain (1545), Vésale remet en question certains fondements de Galien, et contribue à promouvoir, ce qui s’amorce lentement, une nouvelle conception du corps.
La reprise de la dissection amène également progressivement cette dernière à s’homogénéiser autour de gestes, d’outils et de supports communs. La publication de traités, de planches anatomiques mais aussi les leçons destinées aux étudiants en médecine leurs permettent d’acquérir un savoir-faire. La dissection est ainsi faite dans un ordre précis : le corps est lavé minutieusement afin d’éviter de potentielles infections ; ensuite, l’anatomiste procède à la découpe du corps partie par partie et ce sur plusieurs jours. Des produits comme des parfums, du vinaigre ou de l’encens ont pu être utilisés pour masquer les odeurs.
D’après Rafael Mandressi, la dissection s’étend cependant au-delà de la sphère médicale et est sujette à controverses, notamment durant les Lumières au XVIIIe siècle. Un foisonnement de théories scientifiques, philosophiques, alimentent les sociétés européennes. La dissection se place dans ce cadre, au croisement de la morale, du religieux et du progrès. Pour certains lettrés comme pour les classes populaires, la dissection apparaît comme immorale face à cette dégradation du corps et le commerce auquel il est soumis. Des personnalités comme Louis-Sébastien Mercier (1782) dénoncent par exemple le fait que la dissection ne se pratique que sur les corps des plus défavorisés. À cela s’ajoute la peur que la dissection puisse constituer une entrave à la résurrection du Jugement Dernier, le corps étant profané. Néanmoins, l’Église quant à elle ne s’oppose en rien à cette pratique. Cette dernière permettrait au contraire de mettre au jour la perfection divine, incarnée au travers du corps de l’Homme par ses éléments et son fonctionnement. De plus, perçue comme nécessaire à l’avancée médicale et comme une source de progrès, notamment face à l’obscurantisme, la dissection a su gagner les faveurs d’une grande partie de la communauté médicale et intellectuelle. Ainsi l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert laisse apparaître un plaidoyer en faveur de la dissection dans « Cadavre ».
À force de dissections humaines, importantes au XVIIIe siècle, un basculement de la vision du corps s’opère. La conception humorale qui considère l’Homme dans son ensemble commence à être remise en question. La dissection permet le passage à une conception plus précise de l’Homme, partie par partie. Des travaux basés sur les dissections, centrés sur certaines parties du corps, sont publiés comme le Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies (1749) du médecin Jean-Baptiste Sénac, qui se focalise sur un organe disséqué particulier.
Au XIXe siècle, dans le prolongement de cette nouvelle conception anatomique du corps, des médecins ont l’idée de rechercher dans le corps les traces précises des maux qui l’affectent. La dissection permet alors de mettre en évidence des lésions, que les chirurgiens et médecins ont ensuite pu identifier et comprendre comme spécifiques à certaines maladies. Des ouvrages dédiés à l’anatomopathologie, l’étude des modifications anatomiques induites par les maladies, paraissent et complètent les connaissances médicales ; ainsi de l’Anatomie pathologique. Cœur – Vaisseaux – Poumons (1897), de Maurice Letulle, qui évoque les affections touchant certaines parties du corps. La dissection devient le socle de la méthode anatomoclinique, basée sur l’observation du malade et de son corps une fois mort.
La dissection humaine a permis de mieux appréhender le corps, son fonctionnement et les maux qui peuvent le toucher. À terme, ce savoir détaillé a aidé les praticiens de santé à trouver de nouveaux moyens de guérir, confirmant la nécessité de la pratique.
Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Enlèvements de cadavres
Références :
Christelle Rabier, « Dissection : savoir du corps, savoir sur le corps », in Liliane Hilaire-Pérez, Fabien Simon et Marie Thébaud-Sorger (dir.), L’Europe des sciences et des techniques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 87-92.
David Le Breton, La Chair à vif, Paris, Éditions Métailié, 2008.
Pour citer cet article : Clément Joreau, "Dissection" dans H.Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.